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était reparti, traînant sa jambe du côté des fours a coke ; et la plupart des hommes s’étaient précipités sur ses talons, espérant pénétrer à sa suite dans les cours par une brèche qu’il connaissait. Cependant, de nouveaux arrivants grossissaient constamment le blême troupeau collé contre la barrière, la plupart les pieds nus dans des sabots, des pelures de jupes aux hanches, avec des claquements de mâchoires, des trous de chair grelottante sous les frippes bées et, dans les faces livides aux paupières et aux nez rouges, que piquetaient les filtrées jaunes des lanternes, des fixités fiévreuses de prunelles distendues et dévorant l’obscur lointain des laminoirs.

Luchon, lui, venait d’être accroché par Paulot, le garde-barrière du passage à niveau. Celui-ci, désertant son block, poussait hâtivement une pointe de reconnaissance du côté de l’usine. Le dernier « marchandises » venait de passer ; il avait encore une grosse demie avant l’arrivée de l’express international. Rien ne chauffant par là, il avait pensé à Luchon, un ami, et tous deux, à mots brefs, à présent s’entretenaient de la catastrophe. Lui, Paulot, était en train de rouvrir ses barrières quand le coup était parti. Il avait levé les yeux instinctivement vers Happe-Chair et, dans le ciel noir, un ouragan de feu était passé, une grosse colonne rouge qui avait illuminé les rails, sur un grand espace. Distinctement, il avait aperçu, comme une clarté d’incendie, une éruption de madriers et de maçonneries tourbillonnant ; et il s’était rappelé un feu d’artifice qu’il avait vu tout petit. Presque en même temps, quelque chose avait ronflé au-dessus de lui ; le sol avait trépidé sous un écroulement. Muni de sa lanterne, il était allé en reconnaissance et au fond d’un trou qui avait bien deux pieds et qui était tout déchiré sur ses bords, avec de la terre, des mottes de gazons, des ramilles éparses dans tous les sens, il avait découvert un énorme éclat en fer tordu et déchiré comme une chiffe. Quant à la trombe, ça n’avait duré qu’une demi-minute, le temps de regarder, puis tout était retombé dans la nuit. Et il s’informait du nombre de blessés, s’enquérait de Simonard, de Huriaux, de Gaudot, des connaissances, tout secoué encore de l’horreur de cette grande carcasse des laminoirs sautant avec un bruit de tonnerre. Mais Luchon