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Cinq mises bas que Sélénie avait eues après Clodomir, toutes étaient allées pourrir en terre. Ses flancs semblaient n’engendrer que pour le cimetière, et elle s’acharnait dans des gésines coup sur coup, de suite reprise par la gestation après ses portées détruites. Puis la malchance tourna : elle eut des parturitions heureuses, ne cessa plus de tendre sa mamelle à l’un que pour ouvrir ses flancs à l’autre. Et les murs, les matelas, les chalits demeuraient éclaboussés du sang de ses couches, dans la maison empuantie d’une odeur fétide de nourricerie et où pêle-mêle grouillait, flaquait, piaillait, croissait parmi les chancres et les scrofules, toute la pouilleuse filiation sortie de sa matrice infatigable.

Au Culot, c’étaient de perpétuels étonnements à la vue du ventre de la Sélénie, un ventre phénoménal qui n’avait pas le temps de dégonfler.

— C’est-il possible ! La Sélénie qu’a cor’ une fois s’ballon ! s’exclamaient les commères.

De leur côté, familiarisés avec les gésines de leur mère, les petits, à chaque grossesse nouvelle, se la montraient en se poussant du coude et grommelant :

— V’là qu’é enfle cor’ une fois.

Même avant qu’il fût venu, ils se sentaient déjà de la haine pour cet intrus qui allait leur manger leur part de pain.

C’était sans goût, d’ailleurs, passive et machinale comme la taure, qu’elle se livrait au morbide érétisme de Leurquin, bien qu’au Culot, entre hommes, on lui prêtât une libidinosité sans répit et qu’on mît sur le compte de ses appétits déréglés l’épuisement du mari.

Les camarades d’usine, eux, constamment blaguaient Leurquin, le tourmentaient d’une même et sempiternelle question :

— Ben, vî, à quand le clos-cul ?

L’enfourneur avait ri d’abord, tout fier de sa paternité réitérée ; mais à la longue, la calamité de cette postérité débordante l’humiliant à l’égal de leurs moqueries et de leurs lazzis, il axait fini par souffrir presque comme d’une honte, du retour régulier des couches de Sélénie. Et quand elle enfantait maintenant, il se dérobait, évitait les rencontres, effaçait ses maigres épaules pour passer inaperçu.