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n’était sot qu’à son four, hors de là semblait reprendre sa raison, brave ouvrier d’ailleurs, jamais en défaut et qu’on gardait pour ce motif malgré sa berlue. Or, un jour, talonné subitement d’un accès de fièvre chaude, il avait ouvert toute grande la porte de sa cuvette et s’y était rué, tête-bêche, dans le tourbillon des flammes. Les vieux de Happe-Chair, Simonard entre autres, se le remémoraient nettement avec son nez dévoré par un chancre et son torse ravagé où les muscles saillaient pareils à de grosses nervures. Pour les autres, moins anciens, c’était devenu comme une tradition qui de l’usine avait passé dans les maisons du village et se contait à la veillée.

Comme Huriaux s’acharnait un matin, lui aussi, sur la décevante image qu’il avait toujours devant les yeux, un mot bourdonna par-dessus lui, à travers la canonnade de l’usine crachant la mitraille et le feu par tous ses sabords.

— Tiens, l’sot !

Et ce mot aussitôt domina tous les tonnerres des forges et de la chaudronnerie, au point qu’il n’entendit plus que l’horrible ironie de cette mémoire suppliciée qu’on lui jetait par ricochet. Il crut son abjection publique, suant, cette fois, de rouges sueurs d’agonie sous la curiosité méchante qu’il devinait pendue après lui.

Le logis réintégré, ses colères hallucinées de l’usine l’abandonnaient. Des camarades outragés comme lui avaient pris le parti de boire, s’étourdissaient en des cuites farouches, rentraient cogner ensuite la femelle avec le surplus d’une sombre rage de péquet. Ceux-là se vidaient le cœur, au moins ! Sur les sept jours de la semaine, il y en avait bien un ou deux qui les laissaient tranquilles, la plaie cautérisée par l’alcool. Mais la boisson n’avait pas pour lui la naturelle attirance qu’elle avait pour les autres ; il eût dû se violenter pour violenter, en buvant, le noir fantôme de sa peine. Et, par-dessus le marché, le cœur lui barbotait après quelques verres, si large que s’étendit sa poitrine de l’une à l’autre épaule. Il était bien le fils de ce bonhomme Huriaux qui se vantait de n’avoir jamais bu qu’à sa soif, ne s’étant grisé qu’une fois, le jour de son mariage, par révérence pour son beau-père, un vieux bibard.