Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/169

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


regards, et seulement, quand elle lui tournait le dos, la suivait furtivement d’un œil triste, chargé de rancœur. Il avait repris son travail à l’usine, sans entrain, avec une résignation lourde de vieux cheval gironnant dans un manège, le front courbé plus bas que l’orée de son four pour que les camarades n’y vissent point sa honte saignante. Cette dernière saleté de Clarinette, plus grande que toutes les autres, lui avait fait comme un trou dans le corps, par où il lui semblait que s’en allaient ses viscères. Toujours il repensait à l’outrage. Là, devant lui, à travers cette mer de flammes qui lui dilataient la pupille toute large comme en l’horreur d’une vision, leur rendez-vous dans la petite maison se retraçait avec ses enlacements de corps bondissants, ses nudités éclatant sous le débraillement des habits, le souffle rauque dont ils se mangeaient la face l’un à l’autre. Et il s’oubliait, mordu par des rages en plein cœur, il oubliait les sournois clignements d’yeux croisés par-dessus le brouillard de sa poitrine fumante et la trépidation d’air pourpre où il brûlait. Un peu de son fauve courroux se communiquait à ce four grondant à l’unisson, lâchant ses étincelles comme des idées de meurtre, giclant ses laves comme des éclaboussures de sang, et dans lequel il semblait brasser, pétrir et rouler quelque chose du feu qu’il portait lui-même en ses entrailles.

À vingt ans de là, un autre puddleur, un Flamand, follement épris de sa femme qui l’avait lâché pour courir après un amant, avait eu, pendant deux entières années, et chaque jour de ces deux années, l’illusion qu’il tenait au bout de ses ringards la lubrique commère et son bellâtre. Quand il formait sa balle, dans la chauffe à blanc de la sole, les têtes se dressaient partout, regardant faire cet homme qui monstrueusement s’imaginait, du bout de son outil, tourner et retourner dans l’enfer de ses jalouses démences le chef décapité des deux coupables et, avec d’amoureuses et lentes jouissances, la face balafrée d’un grand rire heureux, ratissait follement cette viande humaine sur les grils attisés par une fureur toujours renaissante.

— V’là l’sot qui cuit son beefteak, disaient entre eux les camarades.

La coquinerie de la femelle avait fêlé cette dure cervelle ; mais il