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XIV



Leur vie nouvelle les occupa pleinement pendant quelques semaines. Clarinette rêvait des embellissements pour amorcer une clientèle plus relevée. Un tapissier du cru vint mettre des stores aux fenêtres ; mais, les stores placés, on jugea qu’il fallait des rideaux. Et un matin elle partit les acheter à la ville, laissant aux soins de Jacques l’enfant, précocement tourmentée par la dentition. C’était justement la semaine de « pause de nuit » pour Huriaux ; il avait ses journées à lui, et au lieu de les donner au sommeil, il les employait à parachever l’emménagement. Ce matin-là, il commença par délayer de la chaux dans une seille ; puis, monté sur une échelle, il se mit à badigeonner la façade, très écaillée par les pluies de l’hiver. Il avait avancé le berceau de Mélie sous la porte d’entrée, et, tout en jouant de la brosse, surveillait la petite qui, lasse d’avoir tiré sur son suçon, s’était enfin décidée à dormir.

Mais Mélie s’étant réveillée vers midi, il ne lui fut plus possible de continuer ; l’enfant se tordait, geignait constamment, et il dut la prendre dans ses bras, la promener, lui donner le biberon, coup sur coup l’ébrener. Chaque fois qu’il essayait de la recoucher au berceau, la petite poussait des cris : il la reprenait alors dans sa poitrine avec des dorlotements, tapotant de ses gros doigts blancs de chaux ses petites joues amaigries et lui chantant des « Do do, l’enfant do », sans se lasser.

Jamais il n’aurait cru que ce petit morceau de sa chair lui eût donné tant de joies tout à la fois et d’inquiètes peines. Ses bobos le remuaient jusqu’aux entrailles, au point de le rendre douillet lui-même, comme s’il ressentait en soi l’endolorissement de ce petit être. Par contre, ses rires poupins, ses tremblements de fossettes le faisaient se fondre en ravissements, le cœur pendu à cette mignarde bouche dont il léchait presque amoureusement la pulpe