Page:Lemonnier - Happe-chair, 1908.djvu/125

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


accepta de brouetter deux autres tonnes. Et bien avisés furent-ils d’avoir prévu l’éventualité de la cave à sec, car la soirée donna une recette plus mirobolante encore que celle du jour. Sur la proposition de Zénon Zinque qui avait promis la clientèle de la jeunesse, on avait décidé qu’on débaptiserait le débit, et qu’au lieu de s’appeler la Grande Pinte comme devant, la maison porterait désormais cette enseigne plus ronflante : À la Réunion des Fanfares. Le soir, les musiciens, leurs connaissances, toute une foule envahit le café ; on donna une aubade ; le village entier afflua. Simonard avait amené sa femme, Piéfert sa Zoé-Évangéline, Lambilotte la grande Flavienne, et tous ensemble avaient emporté d’assaut une table de laquelle ils ne démarraient plus. Dans la clameur du reste du café, on entendait toujours la grosse voix tonnante de Simonard qui discutait, prenait à parti Piéfert et les autres, le geste vague et la paupière battante. Une grève couvait à l’horizon, du côté des charbonniers : des agents, venus, disait-on, d’Allemagne et de France, poussaient en outre à la grève de la métallurgie. Lui était pour une grève générale, avec Lambilotte, contre les femmes qui, ne voyant que la cessation des salaires, protestaient.

Vers les dix heures, Simonard, tout à fait gris, se mit à ronfloter, bourrant de la tête ses voisines, Zoé Piéfert et Flavienne qui, chaque fois, le repoussaient en riant. Huriaux, de plus en plus assommé, lui aussi, se laissait tomber sur les chaises, bredouillant dans son ivresse un mot, toujours le même :

— Voyons, là, étes-vo content ?

Tout à coup une poussée se fit à la porte : c’étaient Zinque, Capitte et Gaudot qui sortaient d’un bastringue voisin et en ramenaient un joueur d’orgue, un pauvre diable à grande barbe, l’œil souffrant et doux dans une mine farouche.

— Hé ! la patronne ! une pinte pour l’homme, cria le Borain.

L’ambulant s’étant campé sous sa bretelle dans un coin, une musique de valse ronfla aux flancs de l’orgue. Aussitôt Phrasie et Dédèle, qui, entre deux contredanses au bastringue, étaient venues se faire régaler de grenadine par leurs amants, deux clampins plus jeunes qu’elles, se mirent à gambiller.