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tard, il en voudra à ceux qui l’ont trop bien cru sur la foi des apparences. Il m’écrira alors : « Les imbéciles m’ont pris pour un garçon « gai ». Je suis un sombre, au fond « un mélancolique tintamaresque ». Gavarni, à qui je dois d’être peintre, (je ne sais pas s’il y aura lieu de le remercier), m’avait dit au début : « Vous serez comme moi, un sinistre à travers tout. » C’était en 1880 : les années avaient fui et il faisait ses Messes noires.

C’est bien là une cérébralité d’artiste : tout s’y conforme au dessin d’apparaître le personnage en scène : en des états d’humanité à côté, un séduisant esprit s’y dénonce paradoxal, contradictoire et grimé comme à plaisir. Et l’on pense à la danseuse toujours sur ses pointes, à laquelle se comparait Stéphane Mallarmé. Rops, comme à travers la pluie d’étoiles d’un moulin de feu d’artifice, exécutait sur la corde raide les plus amusantes voltiges. Il appliquait à ces jeux la volonté tenace qu’il eût mise à un beau travail, jouant pour lui non moins que pour la galerie les multiples rôles qu’il s’assignait, avec une sorte de génie de la déformation.

Rops fut à ce point un inventeur d’art que, même dans la vie de relations, en se créant à mesure les aspects sous lesquels il aimait s’apparaître en apparaissant aux autres, il demeura une fiction vivante, une étrange et déconcertante fiction d’art. Il sembla surtout possédé du besoin de dérouter ses contemporains. Il les dérouta si bien que jusqu’à l’étrangeté brève de son nom patronymique, pour certaines gens, dégageait une odeur de roussi où se flairait quelque équivoque cousinage avec le Malin. « Le tant bizarre monsieur Rops », de Baudelaire, aux yeux de ceux-là, dissimulait sous sa bottine un pied fourchu qui, pour le surplus, s’accommodait assez bien de la griffe dont il grattait ses cuivres.

On ne peut nier, en tout cas, que la facétie, n’ait été un des traits dominants des commencements de sa vie et de son œuvre. Il semble, d’ailleurs, que ce fut là l’esprit même de la Belgique intellectuelle du temps