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d’un jeune homme qui regarde à hauteur de la tête : on soupçonne qu’il dut prendre les cœurs à la volée, comme il prenait la taille à la Muse, celle de Gavarni, et, à coups de rire et de verve, l’entraînait dans sa sarabande.

Il dessine sur pierre ; il sait son métier et il a du talent : ses dessins, très habiles, sont de toutes les mains en attendant qu’ils soient seulement de la sienne. Mais on est en 1856 et il n’a que vingt-trois ans. Ah ! qu’il aime se gausser des bonnes gens comme le fit son aïeul des Flandres, cet Ulenspiegel, fils de Claes, l’endiablé ménétrier des kermesses, le boute-en-train des parties de gueule et de couteau ! C’est un nom qu’il faut s’habituer à voir revenir souvent dans cette période de sa vie, comme si une véritable consanguinité l’unissait au légendaire luron, terreur des niquedouilles. Cette généalogie vaut bien l’autre, au surplus, celle du magyar Boleslaw que d’un aplomb de pince-sans-rire il colportait. Rops, avec sa goutte de sang Wallon, fut de Flandre comme lui : leur race à tous deux s’apparente à Blès, à Bosch et à Breughel.

Le Crocodile fut pour le jeune artiste comme une salle d’armes : il y joue du fleuret, il y espadonne, il y tire au mur : c’est l’escrime préparatoire en attendant les coups plus sérieux qu’il portera au « muflisme » contemporain. On a surtout le spectacle d’un dégourdissement et d’une mise en train. Il se fait la main dans des dessins au trait faciles, joyeux, serrés, non dénués de crânerie. Presque d’emblée il a le sens de la forme ; même en déformant, il construit ; il mène son outil comme par jeu et c’est la particularité de son art, il ne semble pas avoir eu le génie d’enfance. Il possède dès le début un métier diligent, adroit et qui ne tremble pas. Il n’invente pas encore, il applique ce qu’il a appris chez les maîtres du rire parisien ; et, comme eux, il souligne ses crayons de légendes. Mais cet esprit si fin de plus tard est encore embarrassé de gaucherie provinciale :