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Il les aima l’une et l’autre pour le métier, la sensualité tactile et la gourmandise des tons pareils à des pulpes de fruits et de la chair de fleur. Il les aima en flamand épris de coulis friands, de sauces mordorées, de rissolis de venaison au four. On a pu dire plaisamment que le jour où les peintres de Belgique ne peindront plus la sensation heureuse des nourritures et de la digestion, c’en sera fait de leur art, dans le savoureux courant ethnique qui les emporta vers la belle matière.

Seulement, lui qui avait cru se découvrir dans le métier de peintre, s’aperçut tôt que la riche matérialité qui était à la base de cet art et qui l’avait conquis dans un coup de passion où il avait cru pouvoir se réaliser plénièrement, répondait mal aux exigences de sa cérébralité passionnée, nerveuse et morbide. C’était une de ses particularités de ne point se chercher longtemps sur la foi d’un faux départ : ses tâtonnements étaient brefs et, esquivant les tournants prolongés, il en revenait vite à sa vraie nature.

Il jugea, cette fois, que l’amusement de la manualité ne valait pas ce qu’il lui faudrait abandonner de son naissant concept d’humanité pour la pratiquer durablement. Il apparut alors que la peinture avait été plutôt comme un gros coup de vin qui n’avait pas étanché sa soif de l’autre chose qui s’était éveillée en lui.

Cependant il ne la quitte pas tout de suite : il essaie de lui imposer une intellectualité supplémentaire et il peint ses Trois Contemporains (à Eugène Demolder), et cette superbe Mort au bal masqué, que nulle conception d’Holbein et des autres peintres de la mort n’égala. Toute fardée de pourriture en ses falbalas funèbres, drapée et maniérisant ses grâces de squelette valseur aux plis d’un manteau d’hermine étoilé de larmes noires et barré d’or en croix, vaste, au surplus, comme un manteau de cour, la robe troussée cavalièrement par-dessus un bord de jupe blanche où le tibia s’apprête à battre