Page:Lemonnier - Félicien Rops, l’homme et l’artiste.djvu/172

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nait : « Mes jours de pluie quand je ne sors pas », disait-il. Enfermé dans sa petite chambre, il restait à dessiner et à graver, tripotant ses résines, essayant ses acides, faisant ses cuisines. Toute la pièce était encombrée d’outillages, avec une planche au mur sur laquelle s’alignait un harem de petites fioles. La table, poussée contre la fenêtre, s’éclairait au jour cru des vitres, sans transparent pour tamiser la lumière. Il se moquait des visières et des châssis ; il déclarait qu’on n’y voyait jamais assez clair pour graver, et l’œil nu, grattait ses cuivres dont le miroitement, à la longue tout de même, lui brûlait les yeux. Au travail, les biceps à nu sous le retroussis des manches et le tablier du pressier à la ceinture, dans le costume et l’attitude où, à l’époque de la rue de Grammont, devait le camper, sous la coulée claire d’un lanterneau, le peintre Mathey, il était bien alors, parmi ses tampons, ses encres, ses fioles et ses filtres, l’artiste tout entier pris par l’œuvre en train, les nerfs crispés, une flamme de vie noire sous la barre tendue des sourcils.

Les non initiés, entrés là par fraude ou par faveur, cherchaient dans les coins des cornues, des alambics, des allumelles, des réchauds, le soupçonnant adonné à des pratiques secrètes d’alchimiste. Comme il était friand de mauvaise réputation, il laissait entendre, aux femmes surtout, avec une vraie malice diabolique, qu’il commerçait parfois, le vendredi particulièrement, avec le diable. J’ai pour ma part recueilli d’une bonne dame bruxelloise un peu simple, attachée d’amitié à la famille du terrible railleur, l’aveu candide qu’elle avait sollicité de son directeur spirituel la faveur d’une entremise sacrée pour l’exorcisation du réprouvé. Cette excellente personne, d’ailleurs, n’avait jamais voulu pénétrer dans les réduits où, d’après elle, il vivait parmi des grimoires et des livres de Kabale, livré à des pratiques de magie.

Elle ne fut pas la seule à le suspecter de sorcellerie, surtout à l’époque de ses « Messes noires » : son diabolisme parut si nettement résulter de l’immensité de ce qu’un critique appela son cynisme qu’il passa véritablement