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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/333

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MARCEL COLLIÈRE.


Il tint le voyageur fasciné par la crainte
De ses fulgurants yeux incapables de pleurs :
« Hôte errant de l’enfer, garde pour toi ta plainte,
Homme, ne gémis pas sur mes calmes douleurs.

Les damnés ont compté les anneaux de leurs chaînes ;
Si noir que soit le port, ils y sont arrivés ;
Leurs fardeaux ne seront, dans l’ombre des géhennes,
Jamais diminués et jamais aggravés.

Nous ne connaissons plus le mirage du rêve,
Ni pour sortir un jour de l’enfer primitif
La porte du mensonge ouverte sur la grève,
Et nous avons l’orgueil d’un deuil définitif.

Nous ignorons surtout celui qui vous adule,
L’adversaire enjôleur dont le verbe ennemi
Trompe depuis toujours votre désir crédule,
Et que vous réveillez quand il est endormi.

Affranchis des pensers menteurs de délivrance,
Et forts de la sentence écrite à notre seuil,
Nous avons rejeté l’horreur de l’espérance,
Fille du deuil passé, mère du futur deuil.

À force de crier vers le ciel implacable,
De croire au flot sauveur du fleuve baptismal,
Adorateur naïf du destin qui l’accable,
Le genre humain devient coupable de son mal.

Toi dont les yeux ont vu les peines éternelles,
Homme, va-t’en d’ici. Retourne sur tes pas,
Et si tu fais aux tiens, l’horreur dans les prunelles,
Le récit des tourments d’enfer, ne nous plains pas.