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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/288

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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.


Chimère ! Nous avons haché d’un bras robuste
Les voiles qui cachaient les rouages des Lois :
La nature s’oppose au triomphe du juste.

Enfant, tu vas grandir au milieu des effrois,
Au milieu des stupeurs d’un monde qui s’effare,
Comme un fauve très vieux qui se sent aux abois.

Et si ton cœur esc tendre et haut, ton âme rare,
Chaque jour grandira l’horreur de te voir seul
Sur une mer sans borne où s’est éteint le phare.

Jeune, méprisant la hantise du linceul,
Tu subiras le mal de connaître les Causes
Et d’avoir à vinge ans la science d’un aïeul.

Des femmes vous offrant, entre leurs lèvres roses,
Le souris où l’on boit l’oubli... Toi, tu sauras
Le douloureux sourire et les baisers moroses.

Si le destin t’a fait de ses ongles ingrats
La blessure des grands amours sous la mamelle,
Si vers un idéal hautain s’ouvrent tes bras,

Tes bras seront cloués sur la croix éternelle
Construite pour le juste et le passionné,
Jusqu’au jour de la mort bénie et maternelle.

Et pourtant, aujourd’hui, futur infortuné,
Dans le rêve léger qui flotte sur tes langes,
Quand sonne la voix triste, hélas ! de ton aîné,

Jeune frère, vois-tu passer le vol des Anges ?