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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/233

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EUGÈNE LE MOUËL.


II



Les mois noirs sont venus, et c’est la nuit des morts !
Mettez du bois dans l’âtre et soufflez sur les flammes,
Bercez bien vos petits, et, pour chasser les sorts,
Signez-vous longuement, car c’est la nuit des âmes !

Les trépassés s’en vont des tombeaux, plus nombreux
Que les récifs jetés parmi la mer profonde,
Que les feuilles des bois au fond des chemins creux,
Plus nombreux que les jours depuis les temps du monde !

Les uns iront revoir les champs qu’ils ont semés,
Où croissent maintenant des blés qu’un autre emporte,
Et les autres iront, aux logis tant aimés,
S’asseoir pour un instant sur le banc de la porte !

Ils sont partout, les morts ! Ils pleurent dans les vents !
C’est leur voix qu’on entend se plaindre sur les chaumes
Et le long des grands mâts aux cordages mouvants,
Dont les voiles s’en vont par morceaux, blancs fantômes !

Cette nuit, la mer hurle au front chauve des rocs ;
Les sables emportés roulent dans les rafales
Qui soulèvent les flots en formidables chocs !
Et dans les voix des mers sont des voix sépulcrales !

Ils sont partout, les morts ! Dans les joncs frémissants,
Dans les tours où la pierre a d’étranges murmures,
Dans les dolmens vieillis, dans les landiers naissants,
Dans la clameur des airs et le cri des ramures !