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Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/19

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PAUL BOURGET.


TEARS, IDLE TEARS




Quand tes yeux s’ouvriront sur un beau paysage,
Si le ravissement te fait verser des pleurs,
Ne retiens pas ces pleurs, mon enfant, sois plus sage,
Et ne te raille pas de ces vaines douleurs.

Ces larmes sans objet, ces angoisses divines
Qui nous prennent devant l’océan et les cieux,
Cette extase sans nom qui court dans nos poitrines
Comme un frémissement triste et délicieux,

Tout cela vient du cœur, ô mon enfant chérie,
De notre cœur toujours blessé, toujours aimant,
Faible cœur qui répugne au travail de la vie,
Et que toute beauté trouble trop fortement.

Sous le masque menteur que nous a mis le monde,
L’être inquiet, malade et plaintif, vit toujours,
Et c’est assez du choc d’une beauté profonde
Pour qu’il palpite et vibre ainsi qu’aux premiers jours.

Les mots qu’il a sentis et qu’il n’a pas su dire,
L’âme qu’il avait là, mais que nul n’a su voir,
Voilà ce qui le fait sangloter et sourire,
— Sans raison, — de désir, d’effroi, de désespoir.

Quand tes yeux s’ouvriront sur un beau paysage,
Dis-toi que nous avons ensemble contemplé
Plus d’un pays charmant, délicat ou sauvage ;
Et que mon souvenir à tes pleurs soit mêlé !


(La Vie inquiète)