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quand ils restaient indifférents : « C’est ironique et trop bref ! Comme les peuples primitifs, les enfants détestent l’esprit et adorent les détails ; amplifions avec simplicité ! »

Et le lendemain, il recommençait son conte.

Une de ses dernières joies, en mai 1914, alors que le médecin lui avait défendu tout travail inventif, fut de recopier lui-même, d’une écriture de plus en plus menue et immatérielle, les contes enfantins.

Il en reçut les épreuves à Tavers, fin juillet.

Déjà la cécité verbale l’avait accablé. Il regarda, mélancolique, les images, puis dit avec un navrant sourire : « Je vais réapprendre à lire dans mon propre alphabet ! »

Quelques jours plus tard la guerre survint, et Jules Lemaître eut une crise cardiaque qui devait l’emporter. Cependant il songea à me recommander la correction des épreuves, et, par un scrupule excessif, me chargea d’indiquer que tous les contes n’étaient pas entièrement de son imagination, mais qu’il s’était inspiré parfois d’Andersen, de Florian et même, comme pour le Bélier, du chanoine Schmid.

La guerre suspendit la publication de l’Alphabet. Aujourd’hui, seulement, la maison Mame offre aux enfants, illustré par Job, ce dernier livre de leur grand ami, qui a su conserver jusqu’à la fin son âme tendre et puérile.

Myriam Harry.

Neuilly, le 8 mai 1919.