Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/45

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

s’ajourait d’une petite fenêtre, un grand nez rose aux longues narines frémissait d’aise au-dessus d’une large bouche souriante.

C’était celui de Victor, qui poussait de petits grognements pleins de convoitise et d’affabilité. Près du dernier baquet, un grand diable de coq, cuirassé d’or et de cuivre, se haussait sur ses échasses ; la crainte aplatit ses plumes, en sorte qu’il apparaissait long, haut, mince et ridicule.

Plouck ! Un coup de tête de côté… Le bec, comme une pioche, plonge dans le « remoulage » et l’oiseau, voleur et triomphant, s’enfuit maintenant à à grandes enjambées, la bouche pleine et la crête narquoise.

Nullement honteuse des fonctions qu’elle remplit, Violette accueille Pierre avec un bon sourire dans le visage épanoui :

— Je me dépêche pour que tout soit soit bien ! Figure-toi que papa va revenir. Je suis bien contente !

— Moi aussi, puisque tu l’es. Alors, tu lui raconteras tout ce que nous avons vu dans la forêt enchantée ?

— Oh ! enchantée ! enchantée !… pas tant que ça. Des méchantes gens, des vieilles femmes, des filles laides… Voilà tout ce qu’on y voit. T’es pas difficile si ça t’enchante !

— Mais non, ça ne m’enchante pas. Tu ne comprends rien. C’est les enchanteurs qui ont enchanté la forêt.

— Tu chantes ? répond Violette en riant.

Mais comme Pierre s’impatientait et se contenait mal, elle se résigna à l’écouter :

— Violette, je t’assure que nous avons vécu dans un conte pour de vrai. Toute la nuit, j’y ai pensé.

— Moi aussi un peu, mais…

— Tu vois ! Rappelle-toi. Tu trouves naturel, toi, cette pantoufle de vair, cette demoiselle en pleine forêt, ce prince qui voulait nous donner un goûter comme il n’y en a que chez les rois ? Ce n’est ni la vraie Cendrillon, ni le vrai Barbe-Bleue que nous avons vus, mais c’est des espèces de recommencements ! Je t’ai déjà expliqué, tu sais bien…

Pierre parlait sur un tel ton de conviction que Violette ne dit plus rien. Seigneur ! où donc est la vérité en ce monde ? Et combien son accès est difficile même aux petits enfants !

Pierre se fit plus pressant :

— Avoue que nous avons revécu l’aventure du petit Chaperon rouge !

— Ça, en effet, c’était un peu drôle, répondit Violette, condescendante.

— Tu vois bien !

L’amour du rêve et de l’irréel est impérieux pour les jeunes imaginations avides de sortir des brutalités de la vie ! Violette se prenait au jeu…

— Le fait est, dit-elle, que la grand’mère avait l’air un peu loup.

— Oh ! oui. Et même, reprend Pierre, c’était mieux que dans le conte, car je me demande s’il n’y avait pas deux loups !

— Je me le demandais aussi… Le loup à bonnet qui tricotait, et qui faisait semblant d’être la Mère-Grand, et le loup dont les yeux étaient tout rouges au fond de la pièce. Oh ! Pierre, ce serait trop beau… C’est pas possible !

— Non, c’est certain. Ah ! j’en aurai de la besogne pour délivrer toutes les malheureuses de cette forêt dont tu seras la reine !… Mais, avant tout, il faut délivrer le petit Chaperon rouge !

Un franc éclat de rire, plus joyeux