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légère, la pudeur du respect, elle murmura doucement : « Parce qu’elle est… un peu méchante. »

— Alors vite, dépêche-toi, cria Pierre. C’est loin ta maison ?

— Pas très loin, seulement je peux plus marcher ! J’ai trop faim !

— Mais ta galette ? car sûrement tu as une galette ! tes provisions ?

La petite fille leva un nez un peu rouge en écarquillant ses yeux mouillés.

— Oh ! on me battrait si je touchais dit-elle aux provisions.

Pierre et Violette se regardèrent… Eux aussi ils commençaient d’avoir faim. Ils étaient extrêmement tentés de mordre au beau morceau qu’ils avaient enlevé du noir jambon découvert par Violette. Friand et rose il s’offrait à leur appétit aussi large qu’une langue d’éléphant !

Mais le Petit Chaperon rouge a si faim… si faim !… Alors, en soupirant un peu, ils lui donnent tout entière la tranche succulente. Un peu de convoitise allume leurs regards. Peut-être bien — espèrent-ils — que la toute petite fille ne mangera pas en entier le tout grand morceau ?

Hélas ! elle n’en fait qu’une bouchée.

On croirait vraiment qu’elle est la petite fille du loup !

Violette et Pierre demeurent l’estomac léger, mais qu’importe puisque le cœur aussi est léger encore après l’accomplissement d’une bonne action !

Le Petit Chaperon rouge se lève.

— Nous allons t’accompagner, disent les enfants. Comme ça tu seras moins grondée.

— Oh ! je veux bien, parce que vraiment grand’mère elle n’est pas commode quand elle a faim.

— Comment elle est ta grand’mère ? demande Pierre tandis qu’on chemine vers une toute petite maison dont le toit de chaume là-bas se profile sous un couronnement de feuilles d’iris.

— Pour dire vrai, c’est pas une grand’mère comme les vraies grand’mères. C’est la seconde femme à bon papa qui est dans le cimetière. Elle vit toute seule, sauvage comme un loup, qu’on dit dans le pays. La petite fille hésite un moment.

Et puis elle n’est pas très belle ajoute-t-elle à voix basse, avec son grand bonnet et ses grandes dents.

— De grandes dents jaunes ? interroge Pierre.

— Oui, oui ! C’est tout à fait ça, reprend la petite en confiance.

Pierre et Violette se regardent non sans un peu d’effroi.. Pierre fait appel à tout son courage. Cette grand’mère, est-ce bien une vraie personne ?… Est-ce le loup du conte de Perrault lui-même ? Tout cela est confus dans son esprit. Il y a de si drôles de choses au fond de cette forêt, à l’orée de cette plaine !…

— Tu t’appelles bien ; n’est-ce pas ? le Petit Chaperon rouge ? demande-t-il avec le ferme espoir d’une réponse affirmative.

— Mais non, je m’appelle Véronique !

Pierre est un peu déçu, mais il tient à son idée.

— Après tout, songe-t-il, on peut bien s’appeler Véronique et être tout de même un peu le Petit Chaperon rouge.

On marche… On marche encore un peu… Violette, moins impressionnée, cueille des marguerites dont elle arrache les pétales pour ne laisser sur les tiges que de petites pastilles d’or. Voici, la porte de la chaumière aux iris.