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Allait-il se résoudre à l’aveu ? ou bien opposer un démenti ? ou bien argumenter ? Si solide que fût l’enchaînement des faits présentés par Christiane, tout restait, au fond, dans le domaine de l’hypothèse… De preuves matérielles, de preuves judiciaires, aucune. C’était une formule psychologique, l’exposition des états d’esprit par lesquels avait dû, très probablement, passer Jean d’Orsacq. Mais rien ne laissait prévoir qu’une enquête plus serrée aboutirait à des résultats plus formels. Jusqu’à la dernière minute, la solution dépendait de la position qu’il allait prendre. Quelle angoisse serra le cœur de M. Rousselain ! Bernard et Christiane semblaient harassés. Boisgenêt avait saisi son ami aux épaules et fixait ses yeux sur lui, comme pour lui imposer sa volonté de silence.

« Monsieur le Juge d’instruction, dit Jean d’Orsacq, du premier mot jusqu’au dernier, l’accusation de Mme Debrioux est véridique. Je ne sais pas pourquoi je lutte, pourquoi je me défends et pourquoi j’attaque depuis ce matin. En tuant ma pauvre femme, je me suis tué moi-même… Seulement, n’est-ce pas… on espère toujours quelque miracle et on se rattache à toutes les branches, alors qu’on sait que tout est fini. Un instant j’ai pu croire à quelque chose, tantôt… Mme Debrioux avait l’air plus doux, plus proche… Peut-être l’avenir pourrait-il réparer un peu du passé maudit. Elle seule aurait pu me sauver… Mais elle se jouait de moi et me tendait un piège. Alors à quoi bon ? J’ai senti sa haine tout à l’heure, à un tel point que l’aveu est une délivrance pour moi. »

Elle murmura :

« Je n’ai aucune haine contre vous. »

— Dites que vous n’en avez plus parce que je suis vaincu et que votre mari est sauvé…

Après un moment de silence, il reprit d’une voix sourde, où il n’y avait même pas d’émotion, même pas de tristesse, rien qu’un accablement sans bornes :

« Je l’ai trop aimée. Et je le lui cachais en partie… sans quoi elle m’aurait chassé… Mme d’Orsacq a tout deviné, elle, et c’est pourquoi, sans aucun doute, elle a eu peur et m’a trahi… Et puis, non, ce n’est pas de la trahison. Je me rends compte maintenant de toute la vérité. Ma pauvre Lucienne m’aimait à sa manière, mais avec une affection soupçonneuse. Elle devait m’épier dans l’ombre et surveiller ma vie privée, et elle avait pour cela des espions qui fouillaient dans mes papiers à Paris. J’en ai connu un. Il y a quelques semaines, il est venu ici, un soir où elle croyait que je ne serais pas là. Il est venu évidemment pour recevoir des ordres, peut-être pour prendre les titres. Elle lui avait donné toutes les clefs du château, et elle lui aurait donné celles du coffre-fort… Elle devait collectionner toutes les clefs en double… une manie. Et, après cet individu, c’est Gustave qui fut son agent secret… Oui, elle devait craindre mon départ, et elle n’a pas voulu que Mme Debrioux fût ruinée, croyant sans doute que mon action serait bien forte sur une femme ruinée.

Il parlait de plus en plus bas, au point qu’on pouvait à peine l’entendre.

— Elle avait raison d’avoir peur… J’aimais Christiane comme un fou… comme on n’a pas le droit d’aimer… Hier, quand j’ai cru à ma victoire sur elle, j’ai perdu la tête. Étais-je réellement victorieux ? Oui, je le crois… Elle a faibli. Mais elle s’est reprise aussitôt… Et alors… alors comment consentirait-elle jamais ? La reverrais-je ? Jamais je n’ai souffert ainsi… Et voilà que, dans ce même temps où ma raison m’échappait, voilà que, peu à peu, il me semblait, et il nous semblait à tous, que ma femme s’enfonçait dans les ténèbres… qu’elle s’éloignait de la vie… jusqu’à n’être plus, peut-être.

Il redressa son buste qui s’inclinait, et il enfla la voix.

» Il y a une chose qu’on vous a dite, et à laquelle je vous demande de croire, monsieur le Juge d’instruction… et vous tous aussi, qui m’écoutez. C’est que, jamais l’idée du crime ne m’avait effleuré. Jamais je n’aurais admis ma libération à ce prix-là. En montant cet escalier, je souhaitais, oh ! avec quelle sincérité, trouver ma femme vivante. Mais tout de même… tout de même, il y avait en moi l’affreuse vision de la mort, associée à ma passion. Alors, quand je l’ai vue vivante, me regardant avec des yeux effrayés, alors… alors… aveuglément, de tout mon instinct, je me suis rué contre l’obstacle qui se dressait une nouvelle fois devant mon bonheur. Comment l’ai-je pu ?… Je ne sais pas… cela a duré une seconde de fureur et de folie… J’ai sombré dans un abîme. Quand j’ai vu clair, l’acte était accompli. Est-ce possible ? Est-ce possible que j’aie tué ?… On peut donc agir à son insu… contre sa volonté ?… »

Il se tut. Aucun des muscles de son visage ne tressaillait. Il se livrait sans réticence ni réserve. Rien ne lui importait plus.

Et l’on sentait l’absolue, la profonde vérité de son explication. Réellement l’acte lui avait échappé des mains. Il avait tué sans le vouloir, sans le savoir, en dehors de lui et de sa conscience.

M. Rousselain se pencha vers le substitut pour se mettre d’accord avec lui sur la décision à prendre. Puis il alla vers la porte et s’entretint avec le brigadier de gendarmerie.

L’entrée de celui-ci réveilla d’Orsacq de sa torpeur. Il considéra le brigadier qui approchait, et se rendit compte de ce qui allait se passer.

— Un instant, monsieur le Juge d’instruction, dit-il doucement.

» Comme c’est moi qui avait détourné l’argent qui était dans ce coffre, je vous prierai de le laisser à Bernard Debrioux qui en est le véritable propriétaire, et peut-être trouverez-vous juste de lui assurer une indemnité égale à titre de dommages-intérêts pour le tort que je lui ai causé.

— Je n’accepte pas un sou, déclara Bernard.

— C’est donc que tu ne me pardonnes pas.

— Si, affirma l’autre spontanément… et il lui tendit la main.

— Un mot encore, le dernier. Je demande que l’arrestation ait lieu près de l’endroit où j’ai frappé, au pied du lit où dort ma pauvre femme. Ce sera le pardon et l’adieu… »

M. Rousselain hésita, puis fit signe au brigadier d’accompagner d’Orsacq. Lui-même, d’ailleurs, et le substitut se disposèrent à les suivre.