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Gustave se fit répéter la question et chuchota :

« Je n’étais pas dans le vestibule, j’étais dans le parc… dans le bois…

— À quoi faire ?

— Rien. Je regardais la fête.

— Ah ! tu assistais à la fête ?

— Oui.

— Et tu as vu le feu d’artifice ?

— Oui.

— Et les feux de Bengale ?

— Oui.

— Comment se fait-il que tu aies vu un feu d’artifice et des feux de Bengale alors qu’il n’y en a pas eu ? »

Le garçon balbutia. Il s’épongea le front avec le revers de sa main.

« Donc, après avoir vu un feu d’artifice qui n’a pas été tiré, et des feux de Bengale qui n’ont pas été allumés, tu es rentré dormir ?

— Oui.

— Et tu n’as rien entendu de tout le bruit qui a été fait au château ?

— Non.

— Par qui as-tu su qu’il y avait eu un crime ?

— En voyant les gendarmes ce matin et puis en écoutant.

— Parfait. Donc tu n’as été mêlé à rien de toute cette histoire ?

— Non.

— Alors comment se fait-il que tout à l’heure, quand on est venu te chercher au pavillon, tu te sois enfui du potager où tu travaillais, que tu aies sauté par-dessus la haie, que tu aies tenté de franchir le mur, et qu’on ait eu toutes les peines du monde à te rattraper ? »

Gustave ne souffla pas un mot.

« Ainsi, pas de réponse, constata M. Rousselain. Autre chose. On a fouillé ta chambre, devant toi, et on a trouvé sous ta paillasse un portefeuille contenant neuf billets de cent francs. Où les as-tu ramassés, ces neuf billets ? »

La sueur ruisselait sur le front et sur les joues de Gustave. Ses lèvres ébauchèrent quelques syllabes, mais il ne répondit pas.

« Il nous faut pourtant une explication. Neuf billets de cent francs, ça ne se trouve pas, comme on dit, sous les pas d’un cheval. D’où viennent-ils, ceux-là ? »

Et comme Gustave s’obstinait dans son silence, le juge, se soulevant sur sa chaise, prononça :

« Réfléchis bien, mon garçon. Est-ce que par hasard, ils ne viendraient pas de la chambre ou du boudoir de ta pauvre maîtresse ? Rassemble tes souvenirs… N’as-tu point passé par là, hier soir, sur le coup de dix heures, après t’être caché dans le grand escalier ou bien dans le couloir ? Rappelle-toi… »

Gustave avait fini par lever la tête et il considérait M. Rousselain avec un œil effaré.

Vraiment, la scène changeait de tournure. Gustave n’était plus le comparse que l’on essayait, au dire de M. Rousselain, de lui jeter dans les jambes, mais un être dont le rôle semblait réellement équivoque. Le juge répéta : « Rappelle-toi… n’es-tu point passé par la chambre de ta maîtresse ? »

Dans le silence, une voix douce, la voix d’Amélie, s’éleva : « Parle donc, mon petit, » disait-elle en s’approchant.

Elle posa la main sur l’épaule de Gustave comme si elle le prenait sous sa protection, et répéta :

« Parle donc, mon petit. Il ne faut pas te laisser faire… Sans quoi, tu ne sais pas où il va te mener, ce bon monsieur de l’instruction. Il a de l’astuce, tu sais ! »

M. Rousselain sourit aimablement : « Ah ! vous avez donc votre mot à placer sur l’incident, Amélie ?

— Un peu plus qu’un mot, monsieur.

— Placez-le, Amélie. Je vous donne toute latitude pour intervenir.

— Alors, je vous avertis tout de suite que vous faites fausse route, monsieur le Juge.

— En vérité !

— Oui, je sais ce que ce petit-là a fait de sept heures à onze heures.

— Vous le savez ?

— Oui.

— Et pouvez-vous nous le dire ?

— Hier, après avoir arrangé les fleurs qu’il avait déposées ici, j’ai été chercher de l’eau à l’office. Il m’y attendait.

— Ah ! Et pourquoi vous attendait-il ?

— Eh bien, voilà… Depuis quelques jours, le petit court après moi. C’est même pour ça qu’il avait frappé à la porte du boudoir où il savait que j’étais.

Elle s’arrêta. Près d’elle, soudain, elle apercevait Ravenot qui s’était glissé jusqu’à la table.

« Continue, dit-il âprement à sa femme. Faut pas s’arrêter à mi-côte. »

Les colères de son mari la mettaient toujours en joie. Elle aimait le braver.

« Je n’ai pas du tout l’intention de m’arrêter à mi-côte, dit-elle. Je répète donc que le petit courait après moi. À son âge, ça n’a rien de drôle. En plus, on avait pris son bain l’après-midi, dans la rivière. Ça l’avait amusé.

— Amélie, je vous prie de vous adresser à moi, ordonna M. Rousselain. Ainsi, Gustave vous guettait dans l’office ?

— Oui, monsieur le Juge. Il était comme fou. Il ne voulait plus me lâcher. Alors, pour m’en débarrasser, j’ai monté avec lui un étage de l’escalier de service.

— Il eût été plus logique de descendre au lieu de monter, et vous l’auriez fait sortir par la petite porte.

— C’est ça que je voulais.

— Et alors ?