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LES ANNALES

du monde fit place à l’exubérance d’un professionnel qui a réussi un beau coup.

» — Et voilà, dit-il. Voilà ce que c’est que les petites plaisanteries auxquelles se livre notre instinct quand on ne le surveille pas. C’est un mauvais petit diable qui accomplit les pires farces. Et il opère dans des régions si obscures, que vous n’avez même pas eu l’idée d’interroger ce sac. Vous eussiez cherché partout et vous auriez accusé le monde entier, y compris M. Dervinol, plutôt que de suspecter cet objet intangible et innocent auquel vous veniez de confier un trésor ! N’est-ce pas démontant, madame, et un peu comique peut-être ? Quel jour projeté sur les profondeurs invisibles de notre nature ! Nous sommes fiers de nos sentiments et de notre dignité, et nous cédons aux ordres mystérieux des puissances inférieures. Nous avons tel ami pour qui nous sommes pleins d’estime, et nous l’outrageons sans le moindre souci. En vérité, c’est à n’y rien comprendre !

» Avec quel enjouement ironique il lançait sa petite tirade ! J’éprouvais l’impression que le baron d’Enneris avait disparu, et que c’était bien un collaborateur de l’agence Barnett qui opérait, avec son visage réel, ses habitudes personnelles, sans masque et sans gestes d’emprunt.

» Maxime s’avança, les poings serrés. L’autre eut un mouvement de buste qui le redressa encore et le fit paraître plus grand qu’il n’était.

» Puis, s’approchant soudain de moi, il me baisa la main, ce qu’il n’avait pas fait en tant que baron d’Enneris, et me regarda, droit dans les yeux. Enfin, il saisit son chapeau, salua d’un mouvement large et quelque peu théâtral, comme il eût salué avec un feutre à plume, et s’éloigna, fort satisfait de lui-même, tout en répétant.

» — Jolie petite affaire… J’adore traiter ces petites affaires-là… C’est ma spécialité. À votre entière disposition, madame. »

La princesse Olga avait terminé son récit. Elle alluma nonchalamment une cigarette et sourit à ses amies, qui se récrièrent aussitôt :

— Et après ?

— Après ?…

— Oui, l’histoire de la bague est finie. Mais la vôtre ?…

— La mienne est finie également.

— Voyons, ne nous faites pas languir. Allez jusqu’au bout, Olga, puisque vous êtes en veine de confidences.

— Mon Dieu, que vous êtes curieuses | Enfin ! Que voulez-vous savoir ?

— Comment ! Mais, d’abord, ce qu’il est advenu de Maxime Dervinol et de sa passion.

— Ma foi, pas grand’chose. Au fond, n’est-ce pas ? j’avais douté de lui en cachant, intentionnellement ou non, cette émeraude. Aigri déjà, et inquiet, il en souffrit beaucoup et ne me le pardonna pas. Et puis, il commit une maladresse qui lui fit du tort dans mon esprit. Irrité contre le baron d’Enneris, il lui envoya un chèque de dix mille francs, en l’adressant à l’agence Barnett. Le chèque me fut renvoyé dans une enveloppe épinglée à une admirable corbeille de fleurs, avec quelques lignes respectueuses à mon égard, et signées…

— Baron d’Enneris ?

— Non

— Jim Barnett ?

— Non.

— Alors ?

— Arsène Lupin !

Elle se tut de nouveau. Une des amies observa.

— N’importe qui pouvait signer de la sorte.

— Évidemment.

— Vous n’avez pas cherché à savoir ?…

La princesse Olga ne répondit pas et son amie reprit :

— Je m’explique fort bien, Olga, que Maxime Dervinol ne vous ait plus intéressée. D’un bout à l’autre de l’aventure, il fut dominé par cet énigmatique personnage qui sut avec tant d’adresse concentrer votre attention sur lui et piquer votre curiosité. Soyez franche, Olga, sa conduite vous donna quelque envie de le revoir.

La princesse Olga ne répondit pas davantage. L’amie, qui avait son franc-parler avec elle et la taquinait parfois, continua :

— Somme toute, Olga, vous avez gardé votre bague et Dervinol son argent. Rien ne vous a été dérobé, contrairement aux principes de Barnett, qui se payait toujours lui-même, vous l’avez dit, des services qu’il rendait. Car, enfin, il eût pu tout aussi bien escamoter l’émeraude en fouillant lui-même dans le sac et, s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il espérait peut-être quelque chose de beaucoup mieux qu’une bague. Tenez, cela me rappelle ce qu’on m’a raconté, à savoir qu’une fois, n’ayant rien récolté, il enleva la femme de son débiteur et fit une croisière avec elle. Quelle jolie façon de se récompenser, Olga, et qui correspond bien à la silhouette et au caractère de l’homme que vous nous avez montré ! Qu’en pensez-vous, Olga ?

Olga ne se départit pas de son silence. Étendue dans un fauteuil, les épaules nues, son beau corps allongé, elle regardait s’élever la fumée de sa cigarette. À sa main resplendissait le magnifique cabochon d’émeraude.

MAURICE LEBLANC.
(Dessins de Bécan.)

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