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qui ne pense qu’à sauver tout le monde. Allons, camarade, un coup de frein et ralentis…

La route serpentait dans un défilé, accrochée aux parois d’une falaise et bordée d’un parapet qui suivait les replis d’un torrent. Très étroite, elle était encore dédoublée par une ligne de tramway. Raoul jugea la situation favorable. À demi dressé, il épiait les horizons restreints qui s’offraient à chaque virage.

Subitement il se releva, obliqua, ouvrit les deux bras, les passa à droite et à gauche de l’ennemi, s’abattit réellement sur lui, et, par-dessus ses épaules, saisit le volant à pleines mains.

L’homme, déconcerté, faiblit, tout en baragouinant :

— Cristi ! mais il est fou ! Ah ! tonnerre, il va nous ficher dans le ravin… Lâche-moi donc, abruti !

Il essayait de se dégager, mais les deux bras l’étreignaient comme un étau, et Raoul lui dit en riant :

— Faut choisir, mon cher monsieur. Le ravin, ou l’écrasement par le tramway. Tenez, le voilà, le tram, qui glisse à ta rencontre. Faut stopper, vieux camarade. Sans quoi…

De fait, la lourde machine surgit à cinquante mètres. Au train dont on roulait, l’arrêt devait être immédiat. L’homme le comprit et freina, tandis que Raoul, cramponné à la direction, immobilisait l’auto sur les lignes mêmes des deux rails. Nez à nez, pourrait-on dire, les deux véhicules s’arrêtèrent.

L’homme ne dérageait pas.

— Cristi de cristi ! Qu’est-ce que c’est que ce coco-là ? Ah ! tu me le paieras !