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route de Beaucourt. J’ai senti quelque chose que j’ignorais et qui m’a effrayée. Tant de plaisir, tant de félicité, en cette nuit atroce et par un homme qui m’était inconnu ! Jusqu’au fond de l’être, j’ai eu l’impression délicieuse et révoltante que je vous appartenais… et que vous n’auriez qu’à vouloir pour faire de moi votre esclave. Si je vous ai fui dès lors, c’est à cause de cela, Raoul, non pas parce que je vous haïssais, mais parce que je vous aimais trop et que je vous redoutais. J’étais confuse de mon trouble… Je ne voulais plus vous voir, à aucun prix, et cependant je ne songeais qu’à vous revoir… Si j’ai pu supporter l’horreur de cette nuit et de toutes les abominables tortures qui ont suivi, c’est pour vous, pour vous que je fuyais, et qui reveniez sans cesse aux heures du danger. Je vous en voulais de toutes mes forces, et à chaque fois je me sentais à vous davantage. Raoul, Raoul, serrez-moi bien. Raoul, je vous aime.

Il la serra avec une passion douloureuse. Au fond il n’avait jamais douté de cet amour que l’ardeur d’un premier baiser lui avait révélé et qui, à chacune de leurs rencontres, se manifestait par un effarement dont il devinait la raison profonde. Mais il avait peur du bonheur même qu’il éprouvait. Les mots tendres de la jeune fille, la caresse de son haleine fraîche l’engourdissaient. L’indomptable volonté de la lutte s’épuisait en lui.

Elle eut l’intuition de sa lassitude secrète, et elle l’attira plus près d’elle encore.

— Résignons-nous, Raoul. Accep-