Page:Leblanc - La demoiselle aux yeux verts, paru dans Le Journal, du 8 déc 1926 au 18 jan 1927.djvu/239

Cette page a été validée par deux contributeurs.


motions. Mais elle n’avait plus de forces. Le passé la courbait comme une branche qui ploie, et elle s’inclina, en murmurant, avec des sanglots :

— Mon Dieu ! mon Dieu, qui donc êtes-vous ?

Elle était stupéfiée par ce prodige inconcevable. N’ayant jamais révélé le secret qu’on lui avait confié, jalouse, depuis son enfance, du trésor de souvenirs que sa mémoire gardait pieusement, et qu’elle ne devait livrer, selon l’ordre de sa mère, qu’à celui qu’elle aimerait, elle se sentait toute faible devant cet homme déconcertant qui lisait au plus profond de son âme.

— Je ne me suis donc pas trompé ? et c’est bien ici, n’est-ce pas ? dit Raoul que l’abandon charmant de la jeune fille touchait infiniment.

— C’est bien ici, chuchota Aurélie. Déjà au long du trajet, les choses se rappelaient à moi comme des choses déjà vues… la route… les arbres… ce chemin dallé qui montait entre deux talus… et puis ce lac, ces rochers, la couleur et le froid de cette eau… et puis surtout, ces sonneries de cloches… Oh ! ce sont les mêmes que jadis… elles sont venues nous rejoindre au même endroit où elles avaient rejoint ma mère, le père de ma mère et la petite fille que j’étais. Et, comme aujourd’hui, nous sommes sortis de l’ombre, pour entrer dans cette autre partie du lac, sous un même soleil…