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propriétaire secret du château ! Dès lors, j’ai cherché, j’ai lu les journaux de l’époque, ceux d’Auvergne et ceux de Paris. Dix fois je suis retourné à Volnic, fouinant partout, questionnant les gens du village, me glissant dans la vie du marquis, m’introduisant chez lui durant ses absences, fouillant ses tiroirs, décachetant ses lettres, et tout cela avec une idée directrice, qui n’avait pas guidé le Parquet, c’est qu’il fallait éplucher tous les faits et gestes de celui qui avait caché une vérité extrêmement grave.

— Et tu as trouvé des choses nouvelles, mon vieux ? Ce que tu es malin !

— J’ai trouvé des choses nouvelles, affirma posément Valthex, et mieux encore, j’ai relié entre eux plusieurs détails qui, logiquement, donnent à la conduite de Jean d’Erlemont son sens réel.

— Dégoise.

— C’est Jean d’Erlemont qui avait fait inviter Élisabeth Hornain par Mme de Jouvelle. C’est lui qui a obtenu d’Élisabeth Hornain qu’elle voulût bien chanter dans les ruines, c’est lui qui a indiqué l’endroit des ruines où son apparition ferait le plus grand effet, c’est lui enfin qui a conduit Élisabeth Hornain à travers le jardin et jusqu’en bas des marches.

— Aux yeux de tout le monde.

— Non, pas tout le temps. Entre le moment où ils ont tourné l’angle du premier palier et celui où Élisabeth a reparu seule, à l’extrémité d’une avenue d’arbustes qui les cachaient, il y a eu un intervalle d’environ une minute, plus long qu’il n’eût fallu pour parcourir cette petite étape. Que s’est-il passé durant cette minute ? Il est facile de l’établir quand on admet cette supposition, fondée sur plusieurs témoignages de domestiques insuffisamment questionnés, à savoir que, quand on a revu Élisabeth à ce moment, puis au sommet des ruines, elle n’avait plus de collier.

Raoul haussa de nouveau les épaules.

— Alors, il les aurait volés sans qu’Élisabeth Hornain protestât ?

— Non, mais elle les lui a confiés, estimant que ces bijoux n’étaient pas dans le style des airs qu’elle allait chanter, scrupule absolument conforme au caractère d’Élisabeth Hornain.

— Et après, étant revenu au château, il l’a tuée, pour ne pas être obligé de les rendre ! Il l’a tuée, de loin, par l’opération du Saint-Esprit !

— Non. Il l’a fait tuer.

Raoul s’impatienta.

— Mais on ne supprime pas une femme qu’on aime pour s’approprier des bijoux de théâtre, des rubis et des saphirs en toc.

— Certes. Mais on peut s’y ré-