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— Ah ! ce que je donnerais pour le démolir, celui-là !

— Pour le démolir, il faut d’abord le trouver, et depuis quatre jours que je m’esquinte… peau de balle !

— Il faut en finir, cependant. Sinon…

— Sinon, t’es cuit ? Au fond, tu as peur.

Le grand Paul sursauta.

— Peur ? Tu es fou. Seulement j’ai senti, et je sais, qu’entre lui et moi il y a un compte à régler, et qu’un des deux restera sur le carreau.

— Et t’aimerais mieux que ce soit lui ?

— Parbleu !

L’Arabe haussa les épaules.

— Idiot ! Pour une femme… Tu t’es toujours empêtré dans des histoires de sexe.

— Clara, c’est plus qu’une femme pour moi, c’est la vie… Je ne peux pas vivre sans elle.

— Elle ne t’a jamais aimé.

— Justement… L’idée qu’elle en aime un autre !… Tu es bien sûr qu’elle sortait de chez Raoul, cet après-midi-là ?

— Mais oui, je te l’ai dit… j’ai fait bavarder la concierge. Avec un billet on en tire ce qu’on veut.

Le grand Paul crispait ses poings et mâchonnait des mots de colère. L’Arabe continuait :

— Et après, elle est montée chez le marquis. Quand elle est redescendue, on s’est bataillé à l’entresol. C’était Gorgeret, et la petite s’est sauvée. Le soir elle travaillait avec Raoul dans l’appartement du marquis.

— Qu’est-ce qu’ils venaient chercher là ? murmura le grand Paul pensivement. Elle a dû entrer avec la clef que j’avais et que je croyais perdue… Mais que cherchaient-ils ? Qu’est-ce qu’ils complotent au sujet du marquis ? Une fois, elle m’a dit que sa mère avait connu le vieux, et qu’avant de mourir elle lui avait appris des choses sur lui… Quelles choses ? Elle n’a pas voulu me répondre… C’est une si drôle de gosse ! Je n’ai jamais rien compris d’elle… Ce n’est pas qu’elle aime mentir… Non. Elle est claire comme son nom. Mais si fourbe également, et terrée en elle-même.

L’Arabe ricana :

— Secoue-toi, mon vieux… tu vas pleurer. Est-ce que tu ne m’as pas dit que tu allais ce soir à l’ouverture d’un nouveau casino ?

— Oui. Au Casino Bleu.

— Eh bien, ramasses-y une autre poule. C’est le salut pour toi.

La cave cependant s’était remplie. Une quinzaine de couples tournaient et chantaient dans l’épaisse fumée des cigarettes. L’aveugle et la femme au masque de plâtre faisaient le plus de bruit possible. Les filles découvraient leurs épaules, admonestées aussitôt par la patronne qui exigeait la bonne tenue.

— Quelle heure est-il ? demanda le grand Paul.

— Sept heures moins vingt… un peu plus.

Il se passa un instant. Puis le grand Paul dit :

— Deux fois que mon regard se croise avec celui du jockey.

— C’est peut-être un collaborateur de la Préfecture, plaisanta l’Arabe. Veux-tu lui offrir une consommation ?

Ils se turent. Le violon jouait en sourdine, puis s’arrêta. Dans un grand silence, la chanteuse plâtrée allait achever son tango sur quelques notes graves que les habitués attendaient toujours avec déférence. Elle en exhala une, puis une autre. Mais un coup de sifflet strident jaillit du plafond, provoquant aussitôt un reflux brutal de la foule vers le comptoir.

Et, tout de suite, la porte de l’escalier s’ouvrit. Un homme, deux hommes apparurent, puis Gorgeret, le revolver braqué, et qui vociféra :

— Haut les mains ! Le premier qui bouge…

Il tira, pour effrayer. Trois de ses agents se laissèrent glisser jusqu’au bas de l’escalier et crièrent aussi :

— Haut les mains !