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fermée qu’auparavant.


… Sa résistance m’inquiète, me trouble. J’ai peur de ne pouvoir desceller ces lèvres. Et cette peur diminue mes ressources. J’en arrive à souffrir, je ne vois qu’elle, je ne songe qu’à elle. Je la hais presque. Comment lui arracher le mot révélateur ?


… Ce que je fais est lâche. Je continue néanmoins. La récompense est si proche, si certaine ! Et timidement d’abord, puis avec une hardiesse croissante et une attitude plus embarrassée, je simule l’amour. Des aveux déguisés m’échappent. J’ai des supplications muettes, des regards qui implorent. Je parle en tremblant, ma main frissonne au contact de sa main.

Ai-je besoin de déployer tant d’adresse ? Si, aux heures de solitude et de désespoir, elle donne essor à ses rêves, ne viennent-ils pas vers moi, le premier, le seul homme qui lui témoigne de la tendresse ?

Et déjà elle m’écoute, radieuse. La magie des paroles caressantes détend ses nerfs et sa volonté. Son bras s’appuie sur le mien. Son visage s’éclaire d’une vie nouvelle…


… Quelle chose exquise d’éveiller ce cœur vierge ! J’ai honte cependant de ma victoire trop facile. Elle ne cherche même pas à me cacher son affection naissante. La chère enfant !


… Elle ne parlera pas, elle ne parlera pas ! J’ai eu la bêtise, croyant l’œuvre assez avancée, d’insister brutalement, et elle m’a dit :

— C’est vrai, mon ami, j’ai un grand chagrin, mais je ne puis vous le dévoiler… Vous ne le saurez jamais…

Je le saurai, encore une fois, je le saurai. Mon bonheur en dépend. Ah ! la torture de ne point savoir ce que je dé-