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Monsieur et madame Jumelin



Dans une petite maison isolée, située entre Duclair et le château du Taillis, un homme s’est pendu. Il laissait ce manuscrit :

*

« Je me tue. Il y a des souvenirs qu’on ne peut supporter. Ils vous hantent. Ils vous forcent à mourir. On voudrait les écraser, ils se redressent, plus impérieux. C’est le centre de notre vie, le pivot autour duquel tourne la danse de nos idées, le motif permanent de notre conduite. La fonction du cerveau n’est plus de penser, mais de se rappeler. Nous ne sommes plus des êtres doués de volonté et de jugement : nous sommes une mémoire.

Ainsi moi, je me souviens. Un seul souvenir mit en jeu toutes mes facultés intellectuelles et physiques. Mes yeux ne voient que cela, mes oreilles n’entendent que leurs paroles, l’acte se consomme devant moi. Mon Dieu, comme ce serait bon d’oublier ! Mais l’eau bienfaisante n’existe pas qui effacerait le passé et me laverait l’âme des odieuses visions dont elle est flétrie. Donc il me faut mourir.

Quand vous aurez lu mon histoire, vous m’approuverez.


Il y a une trentaine d’années, habitaient ici, dans cette maison même, deux vieux garçons, les frères Auguste et Joseph Jumelin, que l’on désignait sous la dénomination bizarre de M. et madame Jumelin. Auguste, maigre et