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poutres, des fentes découpaient, à travers des toiles d’araignée et des chiffons pendants, des morceaux de ciel bleu. Au fond s’élevait la maison. Au-dessus de la porte, une lourde porte massive enjolivée de sculptures, une lucarne trouait la façade. Quelques minutes plus tard, cette lucarne fut entrebâillée et la Mauresque apparut. Elle me vit et s’effaça.

Chaque jour, durant deux semaines, je retournai là-bas, attiré par le souvenir et le charme mélancolique de ses yeux. Souvent l’homme s’absentait, et nous passions, elle et moi, des heures à nous aimer du regard. Une nuit même, j’escaladai la porte en m’accrochant aux saillies et au loquet de bronze, et j’atteignis sa main qu’elle me tendait. Nous causâmes un moment. Elle m’apprit son nom, Zouina.

Il y avait, voyez-vous, dans cet amour, une souffrance amère que vous ne pouvez comprendre. Celle que l’on aime, on l’aime certes pour ses yeux, mais aussi pour sa bouche, pour ses dents, pour son cou, pour son corps. Moi, je ne connaissais d’elle que ses yeux, rien que ses yeux. Et puis, on s’intéresse à déchiffrer la femme. Elle se trahit par ses mouvements et ses expressions de physionomie. On l’observe, on la devine, on s’initie à son passé, à ses habitudes, à ses idées. Comment pouvais-je, moi, par ces seuls yeux qui me regardaient, pénétrer dans cette âme et apprendre le secret de cette existence ? Que lui était cet homme ? Son père ? Son mari ? Le voile qu’elle s’obstinait à garder me ca-