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BŒUFS ROUX

— Eh ben ! Phydime ? Eh ben…

Un pressentiment de bonheur agita si violemment Dosithée qui écoutait que, par crainte de tomber, elle s’assit sur le bord de son lit.

— Phémie, reprit la voix toute joyeuse de Phydime, dis à Dosithée, pendant que j’vas dételer à l’étable, que Léandre va venir à soir… oui, il va venir pour souper !

Alors la jeune fille se laissa choir tout à fait sur son lit et se mit à pleurer de joie.

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Phydime n’était plus le même homme, il était tout à fait rajeuni, rajeuni follement …

— Oui, fou comme une jeunesse ! bougonnait avec un sourire Dame Ouellet.

Et tout cet après-midi, lorsqu’il ne parlait pas, il chantait « ses bœufs ».

— Patience ! criait Dame Ouellet, vas-tu finir de nous ahurir avec ta chanson ?

Presque entièrement revenue à elle, gaie, alerte, Dosithée aidait sa mère à préparer un repas succulent pour le soir. Et toute choses semblaient s’arranger si bien : à l’église le père Francœur avait dit à Phydime :

— Zéphirin est pas ben depuis hier, il n’a pas été capable de venir à la messe, et je pense ben qu’il pourra pas aller voir Dosithée à soir…

— Bon… tant mieux ! avait pensé Phydime.

Enfin, que voulez-vous ? Tout bon chrétien qu’était Phydime, il avait bien lui aussi, comme tout homme imparfait, sa petite dose d’égoïsme. Quoi ! il voulait le bonheur de sa fille, et si ce bonheur était venu enfin, il ne voulait pas qu’on vînt le lui ravir.

Sans doute, il plaignait le pauvre Zéphirin.

— Ça va ben le démancher ! pensait-il.

Oui, mais si Dosithée l’aimait pas

C’est pas dans leur destinée de se marier ensemble, pensait encore Phydime. Le bon Dieu veille et il a pas voulu que ça se fasse, faut donc se soumettre sans regimber.

Certes, Phydime n’avait aucune difficulté à se soumettre, puisque les choses s’arrangeaient selon son goût et ses désirs.

— Sacré mille tonneaux ! soufflait-il de temps à autre à l’oreille de Dame Ouellet, ce qu’on va en faire une noce, Phémie ! Va falloir écrire à Horace, à Georges, à Damase, à tous les enfants qu’ils viennent pour le mariage.

— Mais es-tu fou, Phydime ? Attends donc, répliquait Dame Ouellet. Est-ce que par hasard le jeune monsieur Léandre t’aurait fait des confidences pour que tu te mettes à faire des projets comme ça ?

— C’est toi qui es folle, Phémie, ripostait Phydime, tu me comprends pas. Vois-tu, moi, je devine… Si t’avais seulement remarqué comme Dosithée a repris de la vie ? Ah ! a-t-on été bêtes de s’être pas aperçus qu’elle l’aimait !

Dame Ouellet, qui n’était ni démonstrative ni expansive, essayait en écoutant son mari de se donner un air digne et grave. Mais au fond, tout au tréfonds d’elle-même elle raffolait de Léandre. C’est vrai que Zéphirin était un bon garçon, pensait-elle, mais Léandre…

Et lui arriva vers les cinq heures, comme la nuit tombait, juste au moment où, entre la masse des nuages gris et la cime blanche des Laurentides, un rayon de soleil s’éteignait. Dans l’âme de Dosithée, ce n’était pas uniquement un rayon qui brillait, mais tout un soleil qui éclatait.

Accueilli avec un bel empressement, Léandre Langelier se montra discret et charmant, mais un peu sur la réserve peut-être avec Dosithée avec laquelle, d’ailleurs, il était impatient de se trouver seul. Ce moment vint, lorsque Phydime partit pour les étables avec sa femme : lui, pour faire son train coutumier, elle, pour traire les vaches.

Enfin… les deux amants étaient seuls.

Léandre ne perdit pas de temps.

— Vous voyez, mademoiselle, dit-il en prenant la main de la jeune fille, que je me suis empressé de répondre à votre lettre.

— Merci, murmura-t-elle, rougissante… Ce dimanche, vous vous en souvenez, je ne vous avais pas compris ou plutôt je vous ai compris trop tard !

— Il n’est jamais trop tard, vous le voyez bien, Dosithée !

— C’est vrai, répondit-elle, puisque nous nous comprenons enfin !

Le jeune homme venait de l’attirer à lui doucement, comme une chose fragile qu’il aurait eu peur de briser, ou comme un objet sacré qu’il aurait craint de souiller. Elle se laissa aller… elle s’abandonna…