Page:Lebel - Bœufs roux, 1929.djvu/53

Cette page a été validée par deux contributeurs.
51
BŒUFS ROUX

l’église, comme tous les paroissiens, il avait remarqué la mise soignée et l’air distingué de Léandre Langelier, et il voulut l’imiter.

— Il faut qu’elle m’aime ! se disait-il. Et il ajoutait avec une certaine appréhension : — Si elle aime, et n’ose me l’avouer, ce médecin de Rivière-du-Loup, je veux le supplanter !

Mais survint tout à coup la nouvelle que le jeune médecin avait épousé une jeune fille de Cacouna.

Zéphirin se sentit transporté au septième ciel.

— Elle va m’aimer !… fit-il avec transport.

Et croyant que l’habit fait le moine, il voulu des toilettes pour éblouir Dosithée. Dans sa naïveté il s’essaya au jeu de la jeune fille coquette qui veut conquérir par des charmes artificiels. Ce n’était pas connaître Dosithée qui estimait avant tout les qualités du cœur et de l’esprit, et c’était en même temps lui faire injure, et par là manquer de tact et d’intelligence. Mais Zéphirin, comme beaucoup de paysans sans instruction, croyait à la fin qu’il valait autant que le médecin de Rivière-du-Loup ou que Léandre Langelier, et que pour les valoir il n’avait qu’à donner à sa personne l’ornementation matérielle. Il se fit donc acheter par son père de beaux habits, de jolies bottines, des gants comme ceux de Léandre, sauf quant à la couleur, car Zéphirin n’était pas stupide au point de singer pouce pour pouce l’élégant Léandre. Bref, comme beaucoup de jeunes hommes qui se sentent inférieur à la belle de leur choix, Zéphirin cherchait à se mettre au niveau dans l’espoir d’emporter la conquête.

Dosithée n’était pas dupe de ce jeu, et elle pardonna à Zéphirin de vouloir dissimuler ses airs de paysans sous de beaux habits. Elle savait que l’amour chavire des cerveaux plus solides que celui de Zéphirin, et elle ne pouvait en vouloir à ce dernier de faire même des folies pour lui plaire. Même qu’elle lui était redevable jusqu’à un certain point de venir la distraire et de jeter un accord émollient dans le désaccord et la perturbation de ses pensées. Aussi, pensait-elle moins à Léandre qu’elle n’entrevoyait qu’à la dérobée à la messe, le dimanche. Lui, la saluait toujours de loin sans manifester le moindre désir de l’approcher et lui parler. Et Dosithée finit par se figurer qu’il y avait une froide réserve dans les gestes de Léandre. Alors une pensée terrible assaillit son cœur : si Léandre avait tourné les yeux vers une autre jeune fille ?…

Un supplice nouveau s’empara de Dosithée : la jalousie ! Est-ce qu’elle ne s’irritait pas maintenant de ne pas se voir à la place de cette jeune fille inconnue qu’aimait Léandre ?…

Oh ! comme elle subissait tout à coup le choc violent de la décision ! Elle avait en secret espéré que Léandre viendrait à elle, et il était allé à une autre ! Était-ce possible ? Ah ! comme le beau rêve effacé la blessait affreusement ! Elle se sentait entrer dans un abîme qui allait l’engloutir à tout jamais. Autour d’elle le vide se faisait. Tout ce qu’elle aimait, la terre, son jardin, ses fleurs, ses champs, et même ses vieux parents, semblait s’envelopper peu à peu de brume et disparaître vers un néant. La triste et amère solitude l’entourait de son voile funèbre, et, alors, saisie d’une grise d’épouvante, elle regrettait d’avoir refusé la main du jeune médecin de Rivière-du-Loup. À ce souvenir son cœur se crispait fortement, il se crispait encore plus au souvenir de Léandre rencontré sur la plage quelques semaines auparavant, et comme elle était bien près de pleurer ! Mais elle ne pleurait pas ; n’ayant jamais pleuré, elle ne savait pas pleurer. Pourtant elle sentait des larmes brûlantes descendre sous ses paupières… Elle fermait vivement les yeux, et pour échapper à tous ces tourments nouveaux, elle tournait rudement sa pensée vers Zéphirin. Oui, Zéphirin… Oh ! là ce n’était pas le rêve, mais la réalité, peut-être moins plaisante, moins attractive, mais à coup sûr moins décevante. Oui, elle le croyait que Zéphirin lui ferait un bon mari, mais pas plus ! Mais n’était-ce pas suffisant pour son bonheur futur ? Non, pas tout à fait… sans pouvoir spécifier quoi que ce fût, elle sentait qu’il lui manquerait quelque chose ! Qu’importe ! ce mariage la guérirait au moins à demi du mal qui la terrassait. Oh ! non, Dosithée ne pleurait pas sur les débris de ses rêves à peine ébauchés, mais elle en avait bien envie. Ses grands yeux noirs devenaient plus humides de jour en jour, ils semblaient tout près de déborder. C’était comme deux coupes de cristal emplies au ras bord qui renversent dès qu’on les penche ou les agite le moindrement. Mais Dosithée ne penchait pas ses