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BŒUFS ROUX

nous autres. Oui, elle nous aime bien, et on l’aime gros.

— Oh ! pour ça, Phydime, je sais ben que c’est la meilleure fille, et, j’vas vous le dire à vous moi aussi, je l’ai ben souhaitée pour Zéphirin. Vous voyez que je suis franc. Et puis je sais que Zéphirin la fera pas malheureuse, je le connais, il ne ferait pas de mal à une mouche. Il n’est pas instruit comme il y en a, c’est vrai, mais il lit tous les journaux et il écrit pas mal. La semaine passée il a écrit une lettre au curé, je sais pas pourquoi, et le curé, dimanche, m’a demandé si c’était bien lui, Zéphirin, qui avait écrit cette lettre-là. Il a trouvé ça si bien écrit, qu’il a pensé que la lettre avait été écrite par un autre. Rien que ça, Phydime, ça peut vous dire qu’il ira pas mal avec Dosithée qui est instruite. Eh ben ! voilà toute la commission que j’avais à vous faire. À c’t’heure c’est à vous de prendre une décision. Moi, je m’en vas, parce qu’il faut aller aux foins après-midi.

Et il se leva pour se retirer, ajoutant :

— À la revoyure, Phydime et vous, Dame Ouellet. Quand vous aurez pris une résolution, vous me le laisserez savoir.

— C’est ben, c’est ben père Francœur, répondit Phydime en reconduisant son visiteur au perron. On va penser à ça et l’on en reparlera.

Lorsque le père Francœur se fut éloigné, Phydime ralluma sa pipe, s’assit et demanda à sa femme qui n’avait pas encore émis une seule parole :

— Eh ben toi, Phémie, qu’est-ce que tu penses de tout ça ?

— Bonne Vierge Marie ! s’écria Dame Ouellet avec un visage réjoui, je pense que si le père Francœur donne tant que ça à son garçon, faudrait pas le refuser !

— Hum ! Hum !… fit seulement Phydime en fumant.

Le silence se fit.

— Et toi, Phydime, qu’est-ce que tu penses ? demanda à son tour Dame Ouellet après un moment.

Phydime branla la tête d’une façon vague et répondit :

— Moi, j’sais pas. Avant de penser à quelque chose, faudrait pourtant savoir si Dosithée aime Zéphirin. Tout de même…

Il s’interrompit net pour demeurer silencieux et très méditatif.

Oui, ce que venait de lui proposer le père Francœur lui donnait fort à penser.

De fait, la proposition de son voisin ne lui souriait guère. Sans en vouloir au père Francœur, comme nous l’avons déjà rapporté, Phydime Ouellet n’oubliait pas le procès qui lui avait été intenté dix années auparavant. Non, il n’en gardait pas rancune à père Francœur, il était même toujours disposé à lui rendre tous les services. Mais de là à donner sa fille en mariage à Zéphirin ?… Non, il ne se sentait pas prêt à conclure cette affaire. Il se disait que sa Dosithée pouvait trouver mieux que le garçon de son voisin, malgré que le père Francœur avantageât son fils plus que lui, Phydime, n’avait jamais pensé. Il se le disait et il le croyait, car depuis quelques jours il ruminait un projet de mariage entre Léandre Langelier et Dosithée. C’était, dès l’abord, le mariage qui lui paraissait le plus convenable. Il n’avait pas oublié le jeune médecin de Rivière-du-Loup… mais il demeurait si loin ! Léandre Langelier était un enfant de la paroisse, et à deux ou trois reprises Phydime et lui s’étaient vus au village, ils avaient parlé de choses et d’autres, Léandre avait pris des informations sur la santé de Dame Ouellet et de Dosithée, et le jeune homme s’était montré si intéressant, si aimable qu’il avait énormément plu à Phydime. Et lui cherchait depuis quelques jours un moyen pour amorcer une liaison entre Léandre et Dosithée.

Il ne voulait pas encore faire part à sa femme de ses idées qui ne lui paraissaient pas assez mûres. Il préférait attendre encore un peu. Aussi, pour ne pas s’entendre interroger par Dame Ouellet, il se leva brusquement pour quitter la maison.

— Phémie, dit-il en s’arrêtant près de la porte ouverte de la cuisine, va falloir attendre avant de reparler de cette affaire !

Et il sortit d’un pas rude.

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À l’heure même où Phydime songeait à rapprocher Dosithée et Léandre, lui et elle se rencontraient par le plus pur hasard au village de Kamouraska sur la jolie plage du Saint-Laurent.

Il était environ onze heures de cette matinée pleine de soleil et chaude, mais délicieusement fraîchie par une légère brise de mer.

Seule et assise sur un roc et protégée des ardeurs du soleil par son ombrelle de soie bleue, Dosithée assistait au reflux des