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BŒUFS ROUX

Tu n’auras, pour une saison, qu’à faire les journées un peu plus longues, si tu vois que le travail n’avance pas assez vite. Et si cette année la récolte est bonne et si les affaires sont un peu meilleures que l’an passé, eh bien ! au printemps prochain nous pourrons vendre les bœufs et acheter des chevaux.

Phydime sourit largement à sa cadette.

— C’est ben comme ça que je pensais aussi, Dosithée, dit-il, faire une fois encore nos semences avec les bœufs. Et, dame ! le printemps prochain…

— Hé ! mille gueux ! cria Horace avec emportement, voici quatre ans que vous dites qu’au printemps prochain on achètera des chevaux ! Je vous le dis, moi, j’en ai assez ! Si vous achetez pas des chevaux, papa, je m’en vas !

— Va-t’en ! Va-t’en ! c’est ton affaire, répliqua Phydime à demi calmé. Va-t’en manger de la misère, et quand t’en auras plein le ventre tu reviendras, et alors tu seras pas fâché d’avoir des bœufs pour t’aider à gagner le pain dont t’auras besoin, toi et tes enfants.

— Un homme qui veut travailler n’a pas de misère ! rétorqua Horace qui n’abandonnait pas son accent de défi.

— Oh ! oui, on dit ça, un homme qui veut travailler… ricana sourdement Phydime. Eh ben ! prends ton frère Georges à Québec, il travaille, il est vaillant, et n’empêche qu’il en mange de la misère avec sa famille. Il gagne pas la moitié de ce qu’il devrait gagner pour le travail qu’il fait, et c’est lui-même qui nous l’a écrit, et avec tout ça il est esclave au lieu d’être un maître.

— Mais il en faut du monde pour travailler pour les autres ! grommela Horace.

— Oui, j’sais ben qu’il en faut, et, comme je l’ai déjà dit, ce sont des gens qui peuvent pas faire autre chose, ou ben qui n’ont rien eu de leurs parents. Alors, il faut ben qu’ils se débrouillent comme ils peuvent. Mais je veux parler d’un garçon qui a tout sous les pieds et qui lâche ça pour s’en aller se mettre mercenaire. Eh ben ! vas-y te mettre mercenaire, Horace, puisque tu veux pas travailler avec les bœufs. Va où tu voudras, ça m’est ben égal ! Quand tu voudras revenir, tu reviendras !

— Si je m’en vas, je reviendrai pas ! gronda Horace d’une voix sourde et avec un accent rancuneux.

— C’est comme tu voudras ! Et puis, c’est assez !

Et cette fois le ton de Phydime était si péremptoire que le silence s’établit ; et le repas s’acheva comme il avait commencé.


V


C’était une radieuse matinée de la fin mai.

Dosithée, debout et appuyée contre la rampe de la galerie, laissait ses regards lumineux errer sur le grandiose tableau qui se révélait à ses yeux éblouis. Et pourtant ce tableau n’était pas nouveau : depuis le bas âge elle l’avait contemplé des milliers de fois, mais il avait de saison en saison un art ou un don de renouveler, de sorte qu’il ne devenait jamais monotone. Au contraire, avec l’âge, tels les vins dont la couleur se cristallise et qui acquièrent des fumets plus savoureux, le tableau qu’admirait la jeune fille semblait se repeindre en des couleurs nouvelles et exhaler un charme plus puissant.

Mais ce tableau, d’un autre point de la ferme, apparaissait dans un décor qui s’amplifiait bien davantage. Ce point se trouvait à quelques arpents en arrière des dépendances de la ferme, et là s’élevait un rocher énorme, véritable géant de pierre qui semblait se dresser, solitaire et attentif, comme le gardien du domaine. Haut d’environ soixante pieds, il était d’un ovale irrégulier, et par endroits nu et montrant sa pierre blanchie par les averses, à d’autres endroits couverts d’une mince couche de mousse verte. Des genévriers croissaient par touffes plus vertes et plus sombres. Des baies sauvages, d’un rouge foncé, y mûrissaient. Ça et là quelques pousses de saules essayaient de prendre racine. Rachitiques et souffreteux des sapins réussissaient à résister à l’anémie comme aux ouragans qui, à certaines époques de l’année, déferlaient contre le rocher. Lui n’était jamais ébranlé, et il pouvait faire penser à un roc roulé là depuis longtemps par les vagues déchaînées d’un océan. Tout à l’entour poussait une végétation abondante et variée. Deux de ses flancs, Sud et Nord, étaient taillés presque perpendiculairement, mais non lisses, bossués d’aspérités, creusés d’anfractuosités que la même mousse verte garnissait comme un velours. À ses deux extrémités, Est et Ouest, il