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BŒUFS ROUX

c’est qu’il ne l’aime pas, et par conséquent il ne saurait aimer son pays !

Il y avait dans ces paroles, un peu vagues peut-être tout un évangile de patriotisme au fond duquel il puisait son grand amour du sol natal. Phydime n’était peut-être pas toujours compris des gens de son milieu qui, sans instruction comme lui-même d’ailleurs, manquaient de pénétration ; mais, chose certaine, lui se comprenait. Pour tout dire, il représentait le plus pur type du colon-pionnier venu de France au dix-septième siècle pour coloniser la belle vallée du Saint-Laurent.

Dame Ouellet, sa femme, s’occupait au fourneau dit « poêle à deux ponts ». Là, dans une marmite de fer bouillait une soupe aux délicieux arômes de lard, de pois, d’oignons, de persil et de cerfeuil, et dans une large casserole rôtissait un quartier de mouton assaisonné au poivre et à l’ail. Tous ces arômes réunis étaient pour l’odorat de Phydime le meilleur parfum.

Dame Ouellet était plus vieillie que son mari, encore qu’elle fût moins âgée de cinq ou six ans. Ses cheveux étaient tout blancs. Son visage, quelque peu couperosé, était plus ridé que celui de Phydime, mais il était moins fermé et plus souriant. Si Dame Ouellet, de même que son époux, ne parlait pas beaucoup, par contre elle marmonnait et bougonnait souvent, comme si elle eût redouté, devant son mari, de dire tout haut et franchement sa pensée.

C’était, au moral, une de ces femmes canadiennes qui trouvent tout leur bonheur au sein de leur foyer : elle n’avait toujours vécu que pour son mari et ses enfants. Non moins patriote que Phydime, très bonne chrétienne, vaillante et généreuse, sa vigilance s’exerçait surtout sur le côté spirituel ou moral de la vie que sur le côté matériel. L’acquisition de biens terrestres n’était pas le lot de ses pensées ni de ses ambitions ; elle vivait pour son mari et ses enfants, travaillait pour eux et avec eux, mais non pas tant pour amasser les biens de la terre que pour conquérir ceux qu’à ses serviteurs Dieu réserve dans la vie future. Elle aimait à mettre ordre à ses affaires spirituelles avant de songer à ses affaires temporelles. Et c’était ainsi qu’elle dirigeait ses enfants. Elle ne s’opposait pas à leur désir d’acquérir quelques biens et de vouloir vivre dans une certaine aisance ; mais elle tenait que ce désir demeurât dans les bornes de l’esprit chrétien. Elle reconnaissait que la créature humaine avait été mise sur la terre pour travailler, vivre selon ses moyens et son rang sans rien envier à personne, et chercher à ne prendre que sa part de soleil. Deux fois chaque mois elle écrivait à ses enfants les plus éloignés, à George, entre autres, qui vivait à Québec, et ne cessait de leur répéter de penser à Dieu avant de penser au monde, que c’était le meilleur moyen de vivre heureux en cette vie. Et elle terminait toujours ses lettres par cette maxime personnelle :

« Mettez votre confiance en Dieu, et vous serez certains du lendemain. »

Ainsi faite, Dame Ouellet ne pouvait souhaiter ni pour elle ni pour ses enfants l’amas de richesses matérielles, de telles richesses ne lui semblaient pas nécessaires au bonheur. Pour elle, le « succès dans la vie » selon la formule moderne, c’était le travail de chaque jour qui assure le pain quotidien. Mais elle voulait bien que ce pain quotidien vînt en quantité suffisante pour que, chaque jour, on pût en mettre un morceau en réserve pour les jours où les bras manqueraient de force pour le récolter. Elle voulait aussi faire une réserve pour les enfants, car, à l’encontre de bien des parents, elle se croyait obligée à ses enfants jusqu’à son dernier soupir. S’ils étaient malheureux, même par leur faute, elle ne se reconnaissait pas le droit de les repousser ; au contraire, elle croyait fermement de son devoir de les secourir toujours. Elle raisonnait de la façon suivante : si l’on a donné la vie à un être, cette vie on la lui doit jusqu’à notre dernier souffle, et cet être, ensuite, la doit à ses propres enfants. Le véritable devoir, selon Dame Ouellet, résidait dans la perpétuelle sollicitude des parents pour leurs enfants, mais une sollicitude tout à fait désintéressée et pour laquelle les premiers ne devaient jamais rien réclamer en échange aux seconds. Et Phydime Ouellet pensait ainsi que sa femme. Voilà pourquoi, imbus de ces idées, tous deux avaient travaillé pour assurer autant que possible l’avenir de tous leurs enfants, tout en travaillant à assurer leur propre vieillesse ; car à quoi bon, pensaient-ils, de donner aux enfants tous leurs biens pour leur être ensuite un fardeau ? C’eût été reprendre ce qu’ils auraient donné !

— Non, disait Phydime quand il parlait