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BŒUFS ROUX

Il enleva les deux enfants dans ses bras, les embrassa tout à tour et se mit à sauter par la place tout en fredonnant un air de gigue. Les petits étaient ravis, car c’était là leur grand plaisir de sauter ainsi et de tournoyer dans les bras de leur grand-père. Mais le vieux n’avait plus son haleine de jeune homme, et il fut bientôt épuisé.

En s’arrêtant il aperçut pour la première fois le père Francœur assis près du poêle, fumant sa pipe et regardant cette scène d’un œil paterne.

— Ah ! ben, comment ça va, père Francœur ? demanda Phydime. Et la santé ?… Et par chez vous ?…

— Ça va pas pire, Phydime, pas pire ! répondit le voisin en secouant la cendre de sa pipe.

— Hein ! reprit Phydime, v’Ià le printemps pour tout de bon ?

— Oui, ça fond en masse, il n’y a rien de plus beau !

Le grand-père demeurait arrêté au milieu de la cuisine avec les deux enfants dans ses bras.

— Eh ben ! vous autres les marmousets ! gouailla-t-il, qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec vous autres à c’t’heure ?

— Sauter, pépère, sauter !… crièrent les deux petits en battant des mains.

— Eh ben ! non, mes petits, pas maintenant, après dîner ! À c’t’heure pépère est fatigué, puis faut qu’il allume sa pipe. Oui, on sautera après dîner !

Il déposa les deux petits. Eux, un peu mécontents, coururent à leur maman qui, assise devant un rouet à une extrémité de la pièce, filait, souriante, heureuse.

Cette jeune femme, comme bien on le pense, était la bru de Phydime et de Dame Ouellet, la femme du fils cadet, Horace.

Phydime alla s’asseoir à sa place accoutumée, tout près du poêle, où demeurait en permanence sa chaise qu’il avait faite de ses mains, de bois de bouleau, basse et lourde, et là, avant de reprendre la conversation avec son visiteur, il tira d’une poche de son pantalon sa « vessie de cochon » et se mit à bourrer gravement sa pipe.

Voici ce qu’était ce personnage de notre récit.

C’était un grand vieux, très grisonnant, maigre, sec, assez vigoureux encore. Sa longue figure osseuse et fort brunie par les soleils d’été, était toute rasée. Figure sereine, grave, solennelle, énergique.

Le front était haut et large, sillonné de quelques plis seulement. Aux jours de rude besogne les sueurs envahissaient ces plis et semblaient les creuser davantage, comme l’eau creuse les rigoles dans les champs. Les yeux, un peu immobiles, étaient d’un gris acier et fortement abrités sous des sourcils épais d’un brun qui, comme celui des cheveux, blanchissait. Ces yeux n’étaient ni doux ni durs, mais ils étaient inquisiteurs. Ils brillaient de volonté et de franchise, et tout homme qui les regardait pouvait avoir confiance en celui qui les possédait. Et jamais ces yeux ne se dérobaient, car toujours Phydime regardait son homme en face. Les lèvres minces et pincées révélaient l’homme taciturne, volontaire, résolu. Depuis quelques années Phydime ne riait pas souvent, ou s’il riait, son rire était muet, si l’on peut dire. On pouvait reconnaître ce rire par les lèvres qui s’entr’ouvraient légèrement sur des dents blanches, saines et solides encore, et par les traits de sa figure qui perdait en partie son masque de gravité. Mais c’était comme un court rayon de soleil dans une déchirure de nuages, aussitôt et presque instantanément le fermier reprenait son visage fermé. De prime abord on aurait pu prendre Phydime Ouellet pour un être dur et impitoyable, mais ce masque était trompeur. Phydime était un homme tendre et d’une grande sensibilité, mais il évitait de le laisser paraître, et il était généreux, secourable et hospitalier. Compatissant aux malheurs d’autrui, jamais il ne refusait son aide à qui la lui demandait. Seulement, il ne fallait pas empiéter sur ses droits de maître, d’époux et de citoyen, et il importait de ne pas le contrarier, moins encore de lui marcher sur les pieds. Gare, alors, à celui qui se serait hasardé d’injustice ou d’attaque contre cet homme ! Disons encore que nul de ses compatriotes ne pouvaient aimer mieux que lui sa terre et son pays. Son pays !… Phydime était de ceux-là qui avaient conquis leur pays à la force du poignet, et il y tenait ! Aussi entendait-il être et demeurer « dans son pays » aussi maître qu’il l’était dans sa maison ou sur son domaine.

Il disait souvent :

— Si un homme veut défendre son pays, il faut qu’il sache d’abord défendre son foyer ; et s’il ne sait défendre son foyer,