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Rien n’est plus navrant que le chant des galériens javanais ; il est resté gravé dans ma mémoire, et jamais je n’ai pu le fredonner sans me sentir douloureusement oppressé.

Ce fut pendant mon séjour à Soërabaïja que M. Pahu, gouverneur général à Java pour le roi de Hollande, fit dans l’île sa tournée d’inspection quinquennale, comme le font tous les gouverneurs généraux avant leur rentrée en Hollande et après leurs cinq années de fonctions. Une grande fête avait été ordonnée pour la réception de ce haut personnage ; la ville avait été ornée d’arcs de triomphe où le bambou, le roting et les palmes de cocotiers jouaient le premier rôle : de tous côtés, s’élevaient ces gracieux et légers monuments, entièrement dus au talent des indigènes.

Le jour de l’arrivée de Son Excellence, je vis dès le matin s’échelonner sur la route que devait suivre le cortége, des hommes armés de lances et vêtus uniformément de vestes de mêmes couleurs et de sahrongs relevés de la même manière. Sur les quais stationnait la foule indigène, et dans le milieu de la chaussée circulaient les Européens en voiture, à pied ou à cheval.

Vers neuf heures, le canon des forts de la mer annonce le débarquement du gouverneur, et une demi-heure après, nous voyons passer devant nous un tourbillon sans nom, une mêlée lancée à fond de train, où voitures et escorte sont dans un tel désordre qu’il est impossible de rien distinguer : c’est le cortége du gouverneur. De temps en temps, un amoncellement d’hommes et de chevaux se forme dans la cohue : c’est un cavalier démonté, un cheval qui vient de s’abattre, et tous ceux qui le suivent s’arrêtent et s’accumulent derrière lui ; mais déjà la bête est de nouveau sur pied, l’homme est vivement remonté en selle ; tout repart au triple galop : et bientôt la rue reprend son aspect ordinaire.

Je ne suivrai pas le gouverneur général dans les réceptions officielles, pas plus que dans ses visites aux résidents de la province de Soërabaïja, et je me bornerai à rapporter ici les splendeurs d’une fête équestre, espèce de carrousel que le prince de Soërabaïja lui offrit sur le champ de manœuvres.

Qu’on se représente une plaine immense entourée de banians, autour de laquelle s’étale une triple ou quadruple rangée de chevaux et d’hommes d’armes. Sur des nattes étendues par terre, les princes qui doivent prendre part au carrousel attendent que le gouverneur soit venu se placer dans la tribune élevée pour lui au centre de la place.

J’ai donc le temps d’examiner leurs traits, les bizarres ornements de leurs toilettes de cour et les merveilleuses étoffes de leurs sahrongs et de leurs ceintures.

Plusieurs d’entre eux appartiennent à la race bleue, et la peau de leur visage, si l’on peut s’exprimer ainsi, a l’air d’être éclairée en plein midi par un rayon de lune. Leurs traits, d’une finesse et d’une régularité parfaites, empreints de la calme mélancolie des Orientaux, me rappellent involontairement les types que Léopold Robert a immortalisés dans ses Moissonneurs ; leurs mouvements sont pleins de grâce et de souplesse, et le seul reproche qu’on pourrait faire à cette belle race, ce serait d’être un peu efféminée.

Leur costume est des plus singuliers. Le sahrong, fait en soie des plus belles nuances et attaché à la taille par une ceinture flottante qui descend sur un pantalon fort juste, étincelle de broderies d’or et laisse à nu la poitrine, les épaules et les bras, frottés pour la circonstance de poudre de riz colorée avec du safran. La coiffure est faite d’un cône tronqué, bleu, rouge ou noir, orné de galons d’or ou d’argent suivant la dignité de celui qui le porte ; les oreilles sont garnies d’une sorte d’aile en orfévrerie (sumping) d’un travail exquis de finesse et de légèreté, et j’apprends que les fleurs de melatti qui y sont adaptées remplacent, pour la présente occasion, les diamants qui y sont fixés d’habitude, courtoisie faite par les gens de la cour au régent qui donne la fête et qui, seul aujourd’hui, a conservé ses pierreries.

Presque tous les princes sont accompagnés des officiers de leur suite, parmi lesquels on distingue le porte-ombrelle, chargé de garantir le teint de son seigneur des rigueurs du soleil. Ces énormes parasols, or, rouges, verts, bleus, argent, noirs, produisent le plus étrange effet ; cela tient du bouclier et de la lance, c’est à la fois militaire et coquet.

Les chevaux ont de belles selles demi-arabes ; le troussequin en forme de musette est très-original : les unes sont recouvertes en drap écarlate, les autres brodées d’or et d’argent. Entre l’étrivière et le flanc du cheval, se trouve une plaque de bois peint et ciselé, très-agréable à l’œil, mais qui doit complétement empêcher la monture de sentir la pression des jambes du cavalier ; sur la croupière, sont adaptés de gros modillons d’or ou d’argent ciselés avec un goût exquis ; la têtière et la bride ressemblent beaucoup à celles des Arabes.

Bientôt cependant une grande animation se remarque dans tous les groupes. Les hommes se lèvent, les chevaux se pressent, se poussent et se mettent à ruer : on monte à cheval, on se met en colonne. C’est le gouverneur général qui vient d’arriver et le régent qui a donné le signal.

Alors commença un immense carrousel, très-long, très-compliqué, très-fatigant pour les acteurs comme pour le public, et qui dura plusieurs heures. Comme notre description n’en donnerait qu’une idée très-imparfaite, nous nous bornerons donc à en indiquer les incidents les plus remarquables.

Tous les cavaliers sont en selle ; l’immense colonne s’élance au galop et parcourt trois fois l’arène ouverte devant elle ; les sahrongs volent, les ceintures brillent au soleil, et le tourbillon étincelant passe et repasse dans la poussière dorée que soulèvent ses quinze mille chevaux. Puis les cavaliers, se divisant en deux escadrons, vont se ranger aux deux extrémités de la plaine ; les deux armées se chargent alors mutuellement, à la manière des Arabes dans leurs fantasias, s’arrêtant au moment où elles vont se heurter, et retournant sur leurs pas pour se charger encore.