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de nuances irisées entoure leur col ; la paupière de l’œil est azurée, le bec et les pattes sont d’un rose orangé. Ces oiseaux commettent de grands dégâts dans les champs de blé, ainsi que des bandes de perruches naines dont le plumage est d’un vert uniforme.

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D’octobre à février, les beaux jours du printemps et les chaleurs de l’été attirent dans la vallée deux variétés de trochyles d’un brun verdâtre et une hirondelle à croupion blanc. Ces oiseaux retournent dans les vallées de Victor, de Majes et de Comana, d’où ils sont venus, quand les premières pluies d’automne et les neiges tombées dans la sierra, ont refroidi l’atmosphère.

Dans les eaux glaciales des rivières et des ruisseaux au bord desquels trotte un macrodactyle du genre des rales, habite une grenouille grise que les habitants appellent sapo de agua — crapeau d’eau — sans doute pour la distinguer d’un batracien énorme qu’on trouve dans les champs et qu’ils nomment crapaud de terre. Ces eaux nourrissent en outre de très-belles écrevisses et un seul poisson du genre cyprin appelé peje-rey — poisson-roi.

En terminant cette nomenclature, que nous engageons le lecteur à passer sans la lire, nous nous apercevons que nous n’avons rien dit des reptiles, et notamment de l’ordre des sauriens. Or, la vallée d’Arequipa possède deux petits lézards plus ou moins gris, plus ou moins agiles ; mais une pareille omission est sans importance : on ne compte pas avec ses amis, et depuis longtemps le lézard est l’ami de l’homme.

Un sentier étroit et d’une pente roide nous conduisit dans la vallée, sur la rive gauche du Tampu, un des deux cours d’eau qui l’arrosent ; nous le passâmes à gué devant Ocongate, un groupe de chaumières ombragées par des saules pyramidaux. Ces arbres pointus et très-rapprochés, voilaient d’un rideau verdoyant la base d’une colline au sommet de laquelle apparaissaient l’église et les maisons de Tiabaya, bourgade autrefois renommée pour ses solennités bachiques et dansantes. Jusque-là les difficultés de terrain nous avaient contraints de marcher à la file ; mais au détour d’une colline nous pûmes nous déployer de front sur une grande route parfaitement nivelée et bordée par des cultures variées et des ranchos d’Indiens plus ou moins délabrés ; désormais nous n’avions à craindre ni la faim, ni la soif, ni les coups de soleil, ni les sables mouvants, et cette certitude donnait à la conversation de nos amis un tour de plus en plus folâtre. De leur côté, les muletiers, charmés de ramener leur troupeau de mules au grand complet, braillaient à tue-tête ; l’un d’eux avait entonné un champ de circonstance où il était question du foyer, de la famille et des amis qu’on allait revoir : à chaque reprise du refrain, car ce salut à la patrie avait un refrain, les mules, comme si elles eussent eu aussi un foyer, une famille et des amis, hennissaient et ruaient en signe d’allégresse. Au milieu de ces transports joyeux, nous atteignîmes le hameau de Sachaca, compose d’une quinzaine de tanières ménagées dans les anfractuosités d’un rocher trachytique qui barre le chemin. C’est à Sachaca, au dire des légendes, que se rassemblent, pendant les nuits de lune, les sorciers, les brujas et les duendes des environs. En vain, pour dissiper ces rassemblements nocturnes, les habitants de Sachaca ont eu recours aux exorcistes du pays et placé des croix et des buis bénits au-dessus de leurs portes, rien n’y a fait ; les sorciers ont brûlé ces croix pour faire leur cuisine, transformé les buis en balais, et malgré tous les exorcismes, sont restés maîtres de la place. Aujourd’hui Sachaca est un lieu maudit à la vue duquel les bonnes femmes se signent en baisant leur pouce, et qu’aucun homme ne se hasarderait traverser passé minuit, à moins d’avoir bu plus que de coutume.

Comme il était onze heures du matin, et que, dans le jour, sorciers et hiboux ne se montrent guère, les muletiers s’arrêtent à Sachaca pour boire un pot de la chicha que fabriquent ses habitants, et qui, dit-on, est excellente. Nos amis, curieux de vérifier le fait, s’en firent servir quelques verres. Malgré leurs instances, je refusai d’y goûter, non par répugnance pour cette boisson que j’estime et que je préfère à de l’eau croupie,