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sur deux points opposés, se rapprochaient, serpentaient côte à côte et ne tardaient pas à se joindre. Toute la partie de l’est était bornée par le premier plan des Andes occidentales, vaste entassement de neiges dont les dernières assises semblaient escalader le ciel. Deux sierras soudées à la chaîne mère, à laquelle elles servent de contre-forts, se dressaient en face de nous : l’une, celle de droite, appelée Pichu-Pichu, était dentelée comme une scie ; l’autre, celle de gauche appelée Chachami, était coupée à pic comme une muraille. Un espace de quelque vingt lieues de circuit séparait les deux masses. Du centre de cette aire, inclinée d’est à ouest, s’élançait dans route sa majesté native et sa configuration irréprochable le cône Misti[1], un des plus beaux volcans qui hérissent la croupe des Andes depuis la Terre-de-Feu jusqu’à l’Équateur

La vallée d’Arequipa fut découverte au commencement du treizième siècle par le quatrième Inca Mayta-Capac, qui, a l’exemple de ses prédécesseurs, était parti de Cuzco dans le but de reculer les bornes de l’empire et de rallier au culte du Soleil les tribus insoumises qui peuplaient la sierra neigeuse et le littoral. Après avoir soumis les Aymaras du plateau de Tiahuanacu dans le haut Pérou, il avait traversé la double chaîne des Andes au-dessus des sources de l’Apurimac, asservi ceux de la nation Aymara qui vivaient aux environs de Parihuanacocha — le lac des Flamants — sous le quinzième degré ; puis ces deux expéditions terminées, et comme il longeait le pied de la Cordillère occidentale, il était entré par hasard au débouquement de la sierra de Velilla dans cette vallée d’Arequipa alors inhabitée et qu’on appelait Coripuna — la plaine de l’or — du nom d’un volcan aujourd’hui éteint et couvert de neige qui se trouve sur la limite des provinces de Cailloma et d’Arequipa[2].

Nous ignorons, et les chroniqueurs espagnols devaient l’ignorer comme nous, car ils n’en ont rien dit, eux qui n’eurent jamais de secrets pour personne, quel aspect offrait cette vallée, privée d’habitants et dénuée de culture, à l’époque où Mayta-Capac en prit possession au nom du Soleil, son divin aïeul. Mais l’exhaussement continu de son niveau pendant la période d’activité volcanique du Auayna-Putina — ne pas confondre avec le Misti — période qui comprend les éruptions de 1582, 1600, 1604, 1609, 1687, 1725, 1732 et 1738, permet de supposer qu’au treizième siècle la profondeur de son lit devait être double, sa déclivité du sud au nord très-peu sensible, sa température plus élevée et surtout plus égale ; quant à sa Flore et à sa Faune, elles étaient, il quelques espèces près[3], ce qu’elles sont aujourd’hui.

Sa physionomie actuelle est caractérisée par une inclinaison de sept mille cent treize pieds, à partir de la sierra de Characato, où elle prend naissance, jusqu’au val de Quellca, devant l’Océan, où elle s’achève après un parcours de trente-deux lieues. Sa végétation, basée sur l’échelle d’une température qui varie de quatre à vingt-six degrés, offre successivement l’orge, le seigle et le chenopodium quinoa des contrées froides, le blé, le maïs, la figue et le raisin, l’olive et la grenade de l’Europe méridionale, la canne à sucre et le bananier des tropiques. Pour le voyageur qui arrive haletant et poudreux au seuil de la région des cerros, cette longue bande de verdure, doucement estompée par la distance et variant d’aspect à chaque lieue, est comme une terre promise, une ouaddi de Chanaan qui termine enfin le désert ; elle réjouit son esprit, ranime ses forces et produit sur ses yeux brûlés par la réverbération des sables, l’effet d’un immense garde-vue en taffetas vert.

Cette opulente vallée, si remarquable à tant de titres, si pittoresque dans son ensemble et ses détails, n’a rien ou presque rien à offrir au naturaliste. Sa Flore et sa Faune, aux alentours d’Arequipa, sont des plus mesquines, et le catalogue des plantes et des animaux qu’elles comprennent, ne sera pas long à dresser. Prenons au hasard, et sans nous embarrasser de l’ordre méthodique établi par la science pour la classification des familles, ce qui pourra s’offrir à nous en descendant des hauteurs vers la plaine.

Dans la région des cerros qui bornent la vallée du côté de l’ouest, croissent deux variétés de cereus : le peruvianus et le candelaris. Chaque crevasse du grès, chaque joint de deux pierres, laisse pointer un faisceau de ces cactées saupoudrées de poussière ou de cendre, et dont la teinte grise plutôt que verte, ajoute à la tristesse et à la stérilité des lieux. Çà et là, dans les sables amoncelés à la base des cerros, un cactus opuntia, rugueux et contrefait, végète en compagnie de quelques graminées et d’une caryophyllée naine du genre silène.

Plus bas, la famille des malvacées est représentée par un hibiscus à fleur lilas pâle et trois variétés du genre malva douées de propriétés plus ou moins médicinales. La capucine à grandes fleurs (tropœolum majus) tapisse les roches humides et les pans de murs écroulés ; c’est le lierre de la vallée ; ses feuilles, d’un beau vert, ont presque la grandeur de celles du nymphœa d’Europe ; rien n’est plus charmant que cette feuille quand la pluie de la nuit ou la rosée du matin l’a transformée en un écrin de velours vert tout rempli de diamants liquides.

La famille des composées compte dans la vallée sept

  1. Au volcan Misti, qui domine la vallée et la ville d’Arequipa les géographes modernes ont substitué le Huayna-Putina, qu’ils appellent Guaga-Putina, et qu’ils placent sur une ramification des Andes occidentales : or, ce volcan, situé sur la chaîne mère, se trouve dans la vallée de Moquehua, au-dessus du village d’Omate, c’est-à-dire à vingt-neuf lieues sud-est d’Arequipa. Cette triple erreur signalée, nous ajouterons que le Misti, dont on n’a rien dit jusqu’à ce jour, a treize lieues de circonférence à sa base. Sa hauteur au-dessus de la mer est de quinze mille deux cent vingt-trois pieds ; il domine de onze mille trois cents six pieds le Tampu de la pampa d’Islay, et de huit mille cinq cent quatre-vingt-quinze pieds la place centrale d’Arequipa.
  2. À côté de ce volcan de Coripuna, dont le cône est d’une régularité parfaite, s’élève celui du Padre Eterno, aujourd’hui éteint comme le premier et comme lui blanc de neige du faîte à la base pendant toute l’année. Tous deux sont situés sur le même parallèle que le volcan Misti d’Arequipa, au pied de la chaîne des Andes occidentales. On les découvre parfaitement en descendant du faubourg de la Recoleta vers le pont d’Arequipa.
  3. L’Ardœa alba ou aigrette blanche, et le Phœnicopterus ou flamant, observés du temps des premiers Incas, ont disparu depuis longtemps de ces contrées.