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tenté d’appeler l’attention des savants. Autour de ces sites, jalons qui me permettaient d’apprécier la durée et l’emploi du temps écoulé, s’évasaient les cratères jonchés de cendres, de scories et de pierres ponces, d’anciens volcans qui dominaient ce littoral à des époques inconnues, et près desquels le capitaine Frézier en 1713, MM. de Humboldt et Bonpland en 1804, et M. d’Orbigny en 1836, étaient passés sans les voir.

Momie d’Indien Aymara.

Dans l’aire de l’est, le tableau variait un peu d’aspect. Une région sablonneuse, hérissée de cerros trapus, arrondis, violemment inclinés au couchant, succédait aux cendres volcaniques et fermait l’horizon comme une barrière. Ces cerros, formés de blocs de grès quartzeux et de débris de roches d’éruption et de sédiment, roulés, amoncelés, agglutinés par les grandes eaux dans leur retrait d’est à ouest pour regagner leur lit, m’avaient offert maintes fois de curieux échantillons du métamorphisme des roches. Chacune de ces formations détritiques portait un nom bizarre, le rasoir, la colombe, les deux amis, etc., que je n’avais pas encore eu le temps d’oublier. À leur base, dans le voisinage de quelque rigole, croissaient des oliviers, des cotonniers et des figuiers rachitiques, d’une teinte grise plutôt que verte, et reconnaissables seulement à l’ombre portée qui accusait leur relief.

Une tristesse immense s’emparait de l’esprit à la vue de cette contrée, aride jusqu’à la nudité, desséchée jusqu’à la calcination et rappelant, par la nature de son sol comme par la forme de ses montagnes, la lutte des deux éléments qui, tour à tour, l’avaient bouleversée. L’ancien et éternel combat du dragon et de l’hydre, du feu et de l’eau, était écrit en toutes lettres sur sa morne surface bizarrement zébrée de brun, de grisâtre, de fauve et d’un ton froid, malgré les torrents de lumière qu’y versait le soleil alors au zénith. Parmi ces couleurs ternes et poudreuses, qu’un géologue eût admirées sans doute, mais dont un peintre eût détourné les yeux, deux teintes chaudes, riantes, lumineuses, le bleu du ciel et le bleu de la mer, attiraient le regard au moment où je me retournais vers celle-ci pour la saluer d’un dernier adieu, deux points à peine visibles tachaient sa limpide étendue. L’un était un navire courant au plus près dans le sud — probablement celui de notre ami le capitaine — et dont la voilure, à cette distance, faisait l’effet d’un blanc duvet emporté par la brise ; l’autre était un pyroscaphe, qui remontait au nord en laissant derrière lui un imperceptible filet de fumée.

Les muletiers achevèrent leur collation et se cotisèrent pour solder la dépense, opération qui prit encore un certain temps, vu la lenteur que chacun d’eux mit à s’exécuter. Nous remontâmes sur nos bêtes et, tournant le dos au groupe d’hôtesses, nous nous dirigeâmes vers la pampa d’Islay, mer de sable d’une largeur de 20 lieues sur une longueur de 60, et dont les vagues, tantôt immobiles et tantôt mouvantes, imitent à la vue celles de l’Océan qui dut recouvrir autrefois ces lieux. Afin de couper la plaine en diagonale, nous avions pris au nord-est et rendu la bride à nos montures pour qu’elles cheminassent à leur guise, car il importait avant tout de ménager leurs forces. Les bonnes bêtes profitèrent de l’incident pour rompre leurs rangs et se reformer en colonne, disposition stratégique que les mules préfèrent, je ne sais trop pourquoi, au carré d’Ecnome, à la tête de