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la demande en dommages et intérêts de Lambert. Le cawa, qu’on avait retenu sous divers prétextes pour qu’il n’arrivât qu’après le meurtre, avait vu le sang qui tachait le Natchery, et découvert, caché dans un lieu secret, les vêtements que portait la victime. Il était, selon lui, évident que les bordages du Natchery avaient été décloués de main d’homme pour faire croire à un naufrage. Destitué par Achmet, exilé à Djedda, le cawa fit sa déposition devant témoins auprès du consul de France, qui prévint son gouvernement. En même temps M. J. Lambert, arrivé en toute hâte de Port-Louis à Paris, demandait à l’Empereur que vengeance fût tirée du meurtre de son frère.

Il n’y avait plus à douter ni à hésiter. Le gouvernement français envoya dans la mer Rouge M. le capitaine de vaisseau vicomte Fleuriot de Langle, commandant la division navale des côtes occidentales d’Afrique, avec ordre de se faire livrer les assassins. Le commandant parut à Aden en janvier 1861, et pendant six mois visita plusieurs fois les ports de la mer Rouge et du golfe d’Aden. Les eaux de Moka, Hodeidah, Djedda ; l’île Perim ; Tadjoura, Zeyla, Berbera le virent à plusieurs reprises, et il tint à honneur de remplir jusqu’au bout la pénible mission qu’il avait reçue. Il avait à lutter contre l’inertie des Anglais, qui étaient de connivence avec les Turcs, et contre la duplicité des Arabes qui le trompaient en feignant de le servir. Il n’était pas jusqu’à son pilote qui ne portât des lettres contre lui. D’autres que le commandant de Langle, qui sort d’une race de marins éprouvés[1], se fussent bien vite lassés de tous ces embarras suscités comme à plaisir. Notre patient commandant, obstiné comme un vrai Breton, se roidit contre les difficultés, et finit par amener Abdul Ahy, le principal coupable, venir déposer à son bord. Abdul Ahy était descendu à Zeyla au milieu de sa tribu de Bédouins Essas. On lui promit la liberté s’il consentait à tout avouer. Le commandant en donna sa parole d’honneur. Ce fut à ces conditions seulement qu’une entrevue put être possible. La réunion fut solennelle. Elle eut lieu en vue de Zeyla, le 8 juin, sur la Somme, un des navires placés sous les ordres du commandant. Une centaine de chefs Essas et tous les notables de Zeyla avaient suivi Abdul Ahy. Le grand chef ou hogas des Essas lui-même avait désiré d’assister à la conférence. « Ni moi ni mes ancêtres n’avons jamais été en mer, s’écriait-il ; jamais Essa n’est monté sur un navire. Néanmoins, je ne reculerai pas ; il y a peut-être quelque chose de bon à apprendre de ces Français. »

Une place avait été disposée sur le pont pour le commandant, une autre pour son état-major, et partout, autour des mâts, sur les bastingages, se tenaient les matelots attentifs à la scène qui allait se passer. Les Essas et les Somaulis, debout, les jambes nues, les cheveux tressés en mèches flottantes et rougies par la chaux, portaient une simple écharpe jetée autour du torse comme une draperie antique. Les notables de Zeyla, assis sur le dernier plan, à l’arrière, étaient vêtus du costume arabe. Leurs turbans, les uns de forme ronde, les autres de structure pyramidale, étaient tous de dimensions gigantesques. Aboubeker, en digne petit cousin Prophète, portait un magnifique turban de cachemire, que l’infortuné Lambert, deux ans auparavant, lui avait remis en cadeau au nom de la France. L’étoffe était rouge, tissée de soie et d’or, et une frange à fils dorés S’échappait en tombant de ses plis. Le cadi ou juge de Zeyla et Hadj Osman, l’un des secrétaires de Sharmarket, étaient assis à part devant une table. Ils devaient rédiger en arabe le procès-verbal de cette séance, que le secrétaire du commandant allait sténographier en français.

Dini Aboubeker. — Dessin de Hadamard d’après une photographie.

Abdul Ahy, d’abord ému et tremblant, s’anima peu à peu, et mêla une certaine fierté à ses aveux clairs et explicites : « Je partis d’Aden, dit-il, sans avoir la pensée de commettre un meurtre sur la personne de M. Henri Lambert, envers qui je ne nourrissais aucune haine per-

  1. Cet officier est le petit-fils de Fleuriot de Langle, qui commandait l’Astrolabe dans la malheureuse expédition de la Pérouse.