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lui proposait pour la ferme des douanes, fit saisir Aboubeker et ordonna de le mettre aux fers. Après huit mois d’emprisonnement Aboubeker proposa au pacha une rançon de cinq mille piastres, soit vingt mille francs, et cette rançon fut partagée par moitié entre le pacha et Sharmarket.

Sur ces entrefaites, le 5 février 1858, le commandant français Mequet vint à Aden, sur un brick de guerre, pour visiter la mer Rouge. J’obtins de monter à bord comme interprète, et je contai au commandant l’affaire d’Aboubeker. M. Mequet força le pacha à restituer les vingt mille francs indûment exigés.

Aboubeker reconnaissant offrit ses services au commandant et lui proposa de céder à la France le port de Tadjoura. Mais le gouvernement ne jugea pas devoir donner suite à cette affaire. D’autre part, ma fortune personnelle se trouvait complétement engloutie dans une liquidation désastreuse de la maison de mon frère. Notre entreprise de bateaux à vapeur sur Aden n’avait pu se soutenir, tant à cause d’une subvention insuffisante des deux colonies de Maurice et la Réunion, que par suite de la défense faite du côté des Anglais, aussi bien que de la France, d’introduire dans ces deux îles des travailleurs africains. On ne voyait dans cette immigration des noirs qu’une traite déguisée.

Accablé par ce concours de circonstances fâcheuses, je donnai ma démission d’agent consulaire, et me disposai à rentrer en France.

Ma santé et mon courage étaient à bout, ainsi que mes ressources ; car le métier que j’avais fait pendant quatre ans, sous un climat comme celui d’Arabie, ne se fait pas impunément. Tout m’engageait donc à quitter ce pays. Avant de l’abandonner à jamais, je fis un dernier voyage à Hodeidah pour terminer une affaire que j’avais à cœur.

Voici ce dont il s’agissait. Sharmarket, de plus en plus irrité contre moi, avait de sa propre autorité, ne consultant que sa haine, fait arrêter à Zeyla un bateau que j’y avais envoyé. Le bateau était chargé de fourrages à destination d’Aden. Le patron fut jeté en prison, l’équipage dispersé ; toute la cargaison fut perdue. Le patron forma contre moi une demande en dommages et intérêts, et moi, par répétition, je lançai la même plainte contre Sharmarket, cause de tout ce mal. Sharmarket étant sous la dépendance du pacha d’Hodeidah, je me dirigeai vers cette ville pour obtenir sa destitution, et en même temps le payement de l’indemnité de huit cents piastres que je réclamais comme équivalent de ma cargaison perdue et du dommage que j’avais souffert.

Sur la fin de mai 1859, je partis d’Aden sur le bateau arabe Natchery, dont le nacoda ou patron, de la tribu d’Essa, avait nom Abdul Ahy. On me prévint secrètement de ne pas partir, car il m’arriverait malheur en route. Je ne fis aucun cas de ces avis officieux qui pouvaient être intéressés, et j’appareillai pour Hodeidah, où j’arrivai le 30 mai.

Le pacha était occupé dans la montagne à faire renter les impôts. Il me reçut avec bonté, et me promit de faire payer par Sharmarket l’indemnité que je réclamais ; en même temps il me remit un sabre dont il faisait cadeau à Aboubeker Ibrahim comme investiture des fonctions de dola ou gouverneur de Zeyla, auxquelles il l’appelait en remplacement de Sharmarket.

Le 1er juin le Natchery appareilla d’Hodeidah, et contrarié parle vent relâcha deux fois en route. Un temps plus favorable me permit enfin d’atteindre Moka.

Le 3 juin je mets de nouveau à la voile, me dirigeant vers Tadjoura. Le temps est très-beau, et le 4 nous arrivons dans l’après-midi en vue des îles Moussah. Le patron prétextant de la difficulté qu’il aurait à atterrir de nuit à Tadjoura, mouille sa barque dans le canal qui sépare les deux îles. Si Abdul Ahy avait continué le voyage, nous serions arrivés à dix heures du soir à Tadjoura ; mais il refuse de marcher, et j’ai à ce sujet une vive altercation avec lui…

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II

RÉCIT DU CRIME.

Naufrage supposé. — Le crime se dévoile. — Le commandant Fleuriot de Langle dans la mer Rouge. — Réunion solennelle. — Révélations d’Abdul Ahy. — Arrestation des coupables. — Dini et Ismaël. — Biographie de Henri Lambert.

Les lignes que l’on vient de lire sont les dernières que nous ayons recueillies sur le journal du courageux voyageur. Depuis lors on ne le revit plus à Aden ni à Tadjoura, et le bruit se répandit que le Natchery avait fait naufrage le 5 juin au cap Jiboutil, tout près des îles Moussah. M. Lambert et ses deux domestiques avaient essayé, disait-on, de se sauver sur un radeau, et s’étaient noyés. Une partie de l’équipage avait gagné le rivage à la nage, et le lendemain le bateau était venu s’échouer à la côte, portant le reste des matelots. Tous ces détails avaient été confirmés dans une enquête ouverte sur les lieux par le vice-gouverneur d’Aden, M. Playfair. Il avait entendu un des matelots qui était resté à Zeyla, et l’on ne pouvait un instant douter du naufrage. Toute idée d’une trame odieuse devait être repoussée.

Cependant Aboubeker Ibrahim, auquel on avait porté le sabre remis par Achmet-pacha, et qui l’avait refusé, écrivait à M. J. Lambert, à Maurice, que son frère avait été lâchement assassiné. Dini, cousin d’Aboubeker, avait vu, sur la barque échouée à Jiboutil, des traces de sang, et comme il avait demandé à l’un des matelots ce que ce pouvait être, celui-ci avait répondu : « Nous avons tué des poulets pour le pilaff du soir. » Et sur la remarque que les poulets ne laissaient pas autant de sang, le matelot avait avoué qu’ils avaient assassiné Lambert, et s’étaient enfuis dans la montagne.

La lettre d’Aboubeker, portée à Maurice par un capitaine arabe de Zanzibar, fut traduite et déposée au consulat de France à Port-Louis.

D’autre part, Achmet-pacha avait envoyé à Zeyla un cawa ou agent de police, pour s’éclairer, disait-il, sur