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échange contre ses marchandises tous les objets d’art incompris des civilisations nouvelles et dont ses artistes savaient apprécier le mérite. Une porte de Sainte-Sophie décore l’entrée droite de Saint-Marc ; la fameuse palla d’oro, en argent émaillé, qui sert d’ornement au maître autel, fut enlevé aussi à l’église byzantine ; viennent ensuite les colonnes en serpentine et en rouge antique prises au temple de Salomon, à Jérusalem, aux palais de Sidon, de Tyr, de Saint-Jean-d’Acre, etc. ; tout l’Orient, en un mot, verse aux Vénitiens sa contribution volontaire ou forcée. Énumérer tant de richesses, ce serait compter les pierres, les mosaïques, les colonnes et les frises, ce serait écrire l’histoire même de Venise. On peut aisément se figurer toutes les merveilles que non-seulement Saint-Marc et le palais ducal, mais la ville entière tirèrent de la prise de Constantinople. Car c’est de Venise et sur ses 500 galères que part la croisade de 1202. C’est son doge, l’illustre Dandolo, qui conduit cette armée de quarante mille hommes, commandée par toute la fleur de la noblesse européenne ; c’est lui qui, le premier, plante sur les murs de Byzance l’étendard de Saint-Marc. Ce qui se détruisit d’objets d’art pendant le pillage de cette ville qui était devenue le musée de l’antiquité et du moyen âge, est incalculable et ne saurait se comparer au peu qui fut sauvé. Tous ces vainqueurs d’origines diverses s’arrachaient entre eux, les vases, les armes, les étoffes, les statues, les reliques et les bijoux. Ces dépouilles complétèrent les richesses de Saint-Marc ; mais malgré ses marbres précieux, malgré la science et l’éclat de ses mosaïques sur fond d’or, malgré sa structure disposée comme celle d’Aya-Sophia, elle entrerait aisément avec ses flèches et ses coupoles sous le dôme du temple de Byzance, ce type unique et grandiose de l’art oriental du moyen âge. Là, il est vrai, tout est sacrifié à l’effet intérieur ; ici l’extérieur avec ses voûtes superposées et émaillées, ses clochetons à jour, ses dentelures de marbre, ses ogives, ses colonnes de toute couleur et ses dômes étincelants complète le luxe architectural de ce pittoresque édifice où la philosophie de l’histoire et de l’art est si bien empreinte qu’on en peut lire couramment les pages.


Le palais ducal. — L’arsenal.

En sortant de l’église par le baptistère, nous entrons immédiatement sous la belle porte della Carta, due au ciseau de Bartholomeo en 1439. Le contact du temple de Dieu et du palais où se rend la justice est bien dans le caractère du gouvernement mystérieux et encore mal connu représenté par le Conseil des Dix et les trois inquisiteurs d’État, ces hommes qui rendaient des arrêts infaillibles comme ceux du juge suprême. Cet ensemble d’église et de prières, de tribunal et de prison, de juges et de bourreaux, ce souverain environné à la fois de tout le prestige des arts et du luxe, et de toute la terreur qu’inspirent les tortures, les délations secrètes, une police infernale, des cachots souterrains, invisibles et muets, tout ce pouvoir, en un mot, ne s’est jamais trouvé aussi centralisé que dans ce pays, dans ce palais oriental, à la fois palais de justice, palais de ville et palais du souverain. De même aussi, le Conseil qui rendait en ce lieu ses décrets, associait les fonctions royales et administratives à celles de juge et de bourreau.

Rien n’est plus saisissant que l’aspect du palazzo ducale. Ces hautes murailles de forteresse, ces fenêtres étroites et rares, qui ne laissent rien deviner de l’intérieur, rappellent de suite les séraï d’Orient[1]. De forme quadrangulaire, l’un de ses côtés s’appuie sur l’église, tandis que les trois autres font façade sur la Piazzetta, puis sur la mer, et enfin sur les prisons auxquelles le palais est relié par ce terrible pont des Soupirs jeté si hardiment d’un côté à l’autre, entre le ciel et l’eau.

L’Asie et l’Afrique se sont unies pour imprimer leur cachet à cette construction. Un premier ordre d’arcades aiguës, à colonnes sans base et à chapiteaux énormes, soutient une seconde colonnade dont la frise à jour supporte à son tour la muraille à damier de marbre blanc et rose qui forme le palais. Cette portion tout à jour, sur laquelle repose l’autre moitié pleine et massive, produit un contraste d’autant plus complet que la lumière en frappant les parties pleines rend encore plus sveltes et plus légers les trèfles, les balcons, les arcs qu’elle découpe et traverse de part en part. Dans cette merveilleuse structure, c’est le vide qui soutient le plein. Il semble que Calendario, à qui l’on doit ce chef-d’œuvre, ait voulu défier toutes les lois de statique en donnant pour point d’appui aux deux masses énormes qui forment l’angle du palais, une seule colonne isolée. Les balcons, ainsi que les sculptures des deux grandes fenêtres ouvertes sur la Piazzetta et le quai, sont dus à Sansovino.

Tous les noms illustres de Venise, qu’ils soient ceux de doges ou d’artistes, qu’ils répondent à Faliero, Morosini, Foscari, Sansovino, Vittoria, Tintoret ou Véronèze, tous ces noms restent attachés aux pierres de ce palais, le sanctuaire de Venise.

L’intérieur de la cour ne répond pas au grand aspect de l’extérieur. Là tous les styles se heurtent, arabe, gothique, renaissance et décadence. L’escalier des Géants, qui a pris son nom des deux statues colossales de Mars et de Neptune placées sur son palier, s’avance dans le carré de la cour comme une échelle appliquée au mur. Il conduit dans la galerie à jour où vient aboutir la scala d’oro, l’escalier d’or ; c’est lui qui mène aux grands appartements. Stucs de Vittoria, peintures de Véronèze, marbres antiques, portes, corniches et plafonds en bois de cèdre sculpté et doré, dallage en pierres précieuses, grilles magnifiques, cheminées grandioses, cadres merveilleux où se montrent la verve et le génie de ces infatigables artistes, tout est là réuni, non pas à la manière de nos collections et de nos musées qui ne sont qu’un hôpital pour les civilisations éteintes, mais avec un sentiment parfait du décor, où chaque chose faite pour une place déterminée vient concourir à l’harmonie de l’ensemble, sans entassement ni fatigue. Voyez cette

  1. Il ne faut pas confondre séraï, qui signifie palais, avec harem, qui veut dire lieu fermé, réservé aux femmes.