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Sarrasins, ou contre Court-Oglou, fils de loup, que le sultan de Constantinople lâchait comme un loup enragé sur les paisibles habitants de cette île. Les plus hautes de ces tours sont carrées et portent les armes de Hernandez d’Heredia, chevalier aragonais et grand maître de l’ordre, qui combattit à Crécy, de funeste mémoire, et sauva la vie au roi de France, Philippe VI de Valois, qui allait tomber aux mains des Anglais. Parmi ces tours, il y en à deux surtout qui sont remarquables ; elles renferment entre elles la principale porte de mer, surmontée des statues de la Vierge, de saint Jean et de saint Pierre, en marbre blanc, placées dans une grande niche terminée par un clocheton à trois faces. Les Turcs, qui conservent les blasons, n’ont pas eu le même respect pour ces saintes images qu’ils ont presque entièrement mutilées. Les écussons et les inscriptions qui sont au-dessous disent que Pierre d’Aubusson éleva cette porte, et y plaça ces figures vénérées qui devaient s’offrir les premières à la dévotion des chevaliers et des marins de l’ordre, rentrant au port après de longues fatigues et de périlleux combats que la mer leur avait offerts.

Prieuré de France, à Rhodes.

Au milieu de tous ces remparts sur lesquels la victoire plana si longtemps, et qu’illustra à la fin une grande infortune, il ne faut pas oublier la fameuse tour Saint-Nicolas. À l’extrémité d’un môle qui s’oppose à la fureur des vagues de la grande mer soulevée par les vents du sud-ouest, et le pied sur des rochers, elle montre au loin, sous l’effigie de son céleste patron, les lions qui soutiennent, entouré du collier de la Toison d’or, l’écusson princier de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Ce prince, ému des dangers que courait Rhodes, voulut contribuer de ses deniers à la construction de ce fort destiné à protéger une partie de la côte et à défendre l’arsenal contre les agressions continuelles des corsaires que soudoyait Mahomet II enhardi par ses victoires que venait de couronner la prise de Constantinople. La tour Saint-Nicolas comprend dans son périmètre circulaire une double enceinte garnie de canons. Les Turcs racontent encore aujourd’hui de quel étonnement et de quelle épouvante furent saisis les janissaires de Soliman, au moment où, après avoir escaladé les ruines du mur extérieur, ils furent foudroyés par l’artillerie de la seconde ligne que défendait Guyot de Castellane, bailli de la langue de Provence. Cette fortification est maintenant délabrée. Les Turcs, dont la faiblesse et la décadence profitent, à notre époque, de l’ombrageuse susceptibilité des divers États de l’Europe au sujet de l’Empire ottoman, dorment dans une quiétude insouciante des défenses de leur territoire. Il en est ainsi à Rhodes, comme au Bosphore ou dans les Dardanelles. Le fort Saint-Nicolas, qui a changé son nom chrétien contre celui de Tour des Arabes, serait incapable de protéger la darse qu’il défendit si bien jadis. Les gros canons, dont les culasses sont armoriées ou ornées de devises latines,