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environ. Elle représentait Apollon, et d’après ce qui nous a été transmis sur cette merveille, les navires auraient passé entre ses jambes[1]. De plus, le dieu servait de phare et portait un fanal. Ce colosse n’avait encore qu’une vingtaine d’années d’existence, lorsqu’un tremblement de terre le renversa — trois cents ans avant Jésus-Christ. — Les débris de cette masse étaient considérables et d’une grosseur démesurée. On peut s’en faire une idée en songeant qu’un des doigts de la statue était plus grand et plus gros qu’un homme. Il y avait quelque chose comme mille ans que la superstition avait laissé à la place où ils avaient été précipités les membres épars de l’idole colossale. Ce n’était plus pour les générations qui s’étaient succédé que des masses informes de métal, et il n’est pas bien sûr que le souvenir de l’Apollon rhodien eût survécu, lorsque les Arabes, s’étant emparés de Rhodes, vendirent à des juifs le bronze qui en provenait, à la condition de retirer du fond de la mer tous les blocs qui obstruaient le port. On comprend quelles difficultés dut présenter cette opération, quand on sait qu’on ne repêcha pas dans l’eau moins de neuf cents charges de chameau.

Jusqu’à Vespasien l’île des Serpents ou des Roses avait conservé son indépendance. Ce fut cet empereur qui, dans les premières années de l’ère chrétienne, la lui enleva en la réunissant aux îles du voisinage pour en former une province maritime dont Rhodes devint le chef-lieu. À dater de cette époque, son autonomie cessa d’exister, et, partie intégrante d’un vaste empire, son rôle ne fut plus que fort secondaire, au milieu des révolutions qui l’ébranlèrent et des déchirements qui le mirent en pièces après les prédications sanglantes de Mahomet.

Rhodes, soumise aux empereurs d’Orient, se relâcha peu à peu, dans la suite, de son obéissance. Voisine de l’archipel, sur la route de Constantinople à Alexandrie ou à la côte de Syrie, Rhodes se présentait comme un point très-favorable aux entreprises des corsaires musulmans. La faiblesse des habitants et l’insouciance des souverains de Byzance les laissèrent s’y installer en maîtres, et les Rhodiens, pour s’être soustraits aux lois de la grande métropole orientale, tombèrent sous le joug des ennemis de leur race et de leur foi, et le subirent jusqu’au commencement du quatorzième siècle.


Gérard Tunc. — Origine de l’ordre. — Chevaliers de l’Hôpital.

Le 15 juillet 1099, après quarante jours de siége, les croisés avaient emporté Jérusalem d’assaut, au cri : Dieu le veut !

Au milieu des scènes de carnage qui ensanglantèrent le pavé des temples aussi bien que le sol des rues, on vit un homme, aidé de quelques pèlerins comme lui, chercher parmi les morts et ramasser dans le sang les chrétiens blessés, pour les transporter et les soigner dans un pieux asile où il s’était voué à cette tâche charitable. — Ce saint homme avait nom Gérard Tunc. — Né en Provence, il était venu à Jérusalem en pèlerinage. Là, sa charité lui avait inspiré l’idée de secourir les pèlerins pauvres ou malades qui affluaient autour du tombeau du Christ. Son exemple étant suivi par quelques-uns des témoins de ses bonnes œuvres, il parvint à former un groupe de personnes des deux sexes, qui se dévouèrent ensemble à la tâche pénible que la piété leur inspirait.

Un grand nombre de victimes des combats furieux qui avaient ouvert aux croisés les portes de Jérusalem avaient trouvé auprès de Gérard les soins que réclamaient leurs blessures. Beaucoup de chevaliers étaient parmi ceux dont les maux avaient été soulagés par la main de ce saint homme. Ils l’avaient vu donner son temps, consacrer ses veilles, épuiser ses forces à les guérir. Tant de bienfaisance et de piété ne pouvait manquer d’émouvoir des cœurs qui avaient tout sacrifié : patrie, famille, bonheur du foyer, pour venir délivrer le saint sépulcre. La foi qui les avait conduits à Jérusalem les disposait à entrer dans l’une des voies les plus saintes du Seigneur, et plusieurs d’entre ces fiers hommes de guerre, mettant sous les pieds leur orgueil et les préjugés de leur caste, voulurent imiter la vertu de Gérard, en se consacrant aussi au service des pauvres et des souffrants. Ils revêtirent avec enthousiasme une robe de bure noire, par laquelle ils remplacèrent leur brillant équipage, et, renonçant volontairement au monde comme à toute idée de retour dans leur pays, ils acceptèrent avec joie l’existence austère qui fit de Jérusalem leur nouvelle patrie, des pauvres leur unique famille. Peu à peu l’exemple, venu d’en haut, descendit dans tous les rangs de l’armée, et la sainte compagnie qui reconnaissait Gérard pour chef se vit, en peu de temps, grossie d’un grand nombre d’adeptes qui voulaient avoir leur part dans les mérites de cette pieuse confrérie. — Telle fut l’origine de l’ordre des chevaliers de l’Hôpital.

L’enthousiasme qu’avait excité en Europe la conquête de Godefroy de Bouillon et la connaissance des services que les Hospitaliers rendaient aux pèlerins, leur faisaient adresser de toutes parts des sommes énormes par tous ceux qui voulaient s’associer aux mérites de leur œuvre. Aussi les ressources dont disposait frère Gérard furent-elles bientôt au niveau de ses besoins, comme des secours que réclamaient de lui les nombreux pèlerins qui accouraient en Palestine. Il en profita pour élever, sous l’invocation de saint Jean-Baptiste, une église à laquelle il adjoignit de vastes bâtiments qui servaient, les uns de couvent aux Hospitaliers, les autres d’hôpital pour les malades ou d’auberge pour les étrangers ; — de là ce nom d’auberge qui a été consacré, et est demeuré affecté au lieu où les pèlerins étaient recueillis. Dès ce moment, à cause de leur église et du patron qu’ils s’étaient donné, les chevaliers de l’Hôpital furent indifféremment désignés par ce nom ou par celui de chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

  1. Voyez une étude sur ce sujet par M. A. Chabouillet, conservateur du cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale, dans le Magasin pittoresque, t. XXII, 1854, p. 335 et 392.