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prises persévérantes de l’Angleterre sur les frontières indo-chinoises de son empire de l’Orient ; mais quels que soient les mobiles de ces nombreuses expéditions, elles n’en profitent pas moins à la science. C’est à elles que nous devons de connaître aujourd’hui des contrées d’un accès difficile, qui étaient restées fermées aux voyageurs ou qu’ils avaient à peine entrevues ; c’est par elles que nous connaissons les rudes tribus qui, depuis les plus anciens temps, vivent enfermées dans leurs âpres vallées, et dans lesquelles on retrouve nombre de peuples que les auteurs grecs et latins, après l’expédition d’Alexandre, ont mentionnés dans ces contrées qui formaient alors la limite extrême du monde connu.

On a aussi annoncé que les ingénieurs qui ont achevé la triangulation du Kachmîr et des parties limitrophes du haut bassin du Sindh devaient pousser leurs opérations au nord, à travers le Turkestan chinois, jusqu’à la chaîne du Thian-chan ou Montagnes Célestes, où les triangulations anglaises se rejoindraient à celles que les ingénieurs russes ont effectuées depuis quatre ou cinq ans sur cette partie des frontières russo-chinoises. Ici l’Angleterre et la Russie se donneront la main : rivales ou émules, peu importe.

Le gouvernement de Saint-Pétersbourg a fait exécuter en effet, depuis plusieurs années, dans ces régions centrales où jusqu’à présent elle a eu seule accès, des reconnaissances et des relevés trigonométriques sur de vastes étendues. Sa prise de possession des territoires de l’Amoûr, en lui ouvrant tout à coup d’immenses perspectives commerciales sur les mers du Japon et le grand Océan, a surtout donné une soudaine et vigoureuse impulsion aux travaux de ses explorateurs. Plusieurs commissions scientifiques, organisées sous les auspices de l’Académie impériale et de la société de géographie de Saint-Pétersbourg, ont réuni sur ces contrées, jusqu’à présent si peu connues, plus d’informations et de notions positives pour la géographie, l’histoire naturelle et les populations natives, que les rares voyageurs de la Sibérie orientale n’en avaient recueilli depuis un siècle. Déjà la carte de ces parties de l’Asie a pris un aspect tout nouveau.

Les ruines de Badâmi, dans le Dêkhan. — Dessin de A. de Bar d’après MM. Schlagintweit.

Un des naturalistes qui faisaient partie d’une des commissions scientifiques de l’Amoûr, M. Gustave Raddé, a publié récemment la relation ou plutôt le recueil de ses observations. Ces observations ne sont pas susceptibles pour nous d’extraits ni même d’analyse ; mais elles présenteront un haut degré d’intérêt aux naturalistes et aux géologues. La géographie physique de la région altaïque y pourra puiser aussi de précieuses notions. Nous avons emprunté au bel atlas de M. Raddé un ou deux spécimens où les types de végétation du haut Amoûr sont heureusement figurés, ainsi que la physionomie caractéristique de quelques-uns des peuples de l’Asie orientale.

Nous n’avons pas sans doute à nous excuser près de nos lecteurs du caractère un peu sévère de ces faits scientifiques. Le tableau des progrès simultanés d’une science telle que la connaissance du globe et des peuples, même en ne s’attachant qu’aux choses générales et aux traits caractéristiques, ne saurait jamais être une page frivole.


V

Nécrologie géographique. — M. Jomard.

Notre revue semestrielle ne serait pas complète si nous négligions d’y mentionner la perte douloureuse que la science a faite dans la personne de M. Jomard, et de rappeler en quelques mots ce que fut la vie de cet homme respectable. On nous permettra de reproduire ici une notice que nous avons écrite sous le coup même du triste événement.