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la nature est toujours d’un effet saisissant ; elle contraste avec la diversité infinie du milieu où elle se trouve, et fait ressortir la grandeur de la puissance créatrice, par la comparaison qu’elle suggère avec les œuvres humaines.

À travers des ranches, des corrals, des pâturages et des troupeaux, nous tombons sur le rivage de la nouvelle mer Morte. Ses bords ne sont pas connus depuis assez longtemps pour avoir servi de théâtre à des événements fabuleux ; les Canadiens cependant qui ont découvert le grand lac Salé ont fait tout leur possible pour l’ennoblir ; ils ont parlé de bruits terribles qui grondent dans son sein, raconté ses orages subits, dépeint l’effroyable maëlstrom formé par ses eaux s’engouffrant dans un abîme sans fond. L’ancienneté seule, en effet, manque à sa légende pour s’imposer à l’esprit, et, avec l’immobilité de ses eaux, dont l’équilibre se maintient par l’évaporation, — fait mystérieux pour l’ignorance, — la mer Morte du Far-West n’a pas moins de droit au surnaturalisme que celle de l’ancien monde.

Le premier aspect de cette mer déserte n’est pas dépourvu de charme ; arrêté sur la marche au pied de laquelle se déploie la grève saline qui borne l’onde, il nous semblait contempler la mer des Cyclades : le ciel pur et transparent, l’eau d’un bleu lapis, moucheté çà et là de flocons d’écume, surmontant les rides que faisait naître un vent tiède, le faible soupir de cette masse endormie, tout rappelait des lieux où bien loin, bien loin, des vagues plus puissantes « payent sans cesse leur tribut au rivage. » En face de nous, à l’extrémité nord-ouest, s’élevait l’île de l’Antilope ou de l’Église, rocher aux lignes hardies, qui, vu de la cité, borne l’horizon, et dont le manteau rose tissé d’une myriade de fleurs, que le soleil couchant fait resplendir, est pour les yeux d’un intérêt toujours nouveau. Regardé de plus près, il est tapissé de brun noir, à l’exception de quelques mouchetures vertes. Ses assises ravinées, brisées par des crevasses, hérissées de quartiers de roche, forment la contre-partie de celles du rivage, et la fierté de son profil, la vivacité de sa couleur, adoucies par l’atmosphère vaporeuse qui l’entoure, se détachant sur le bleu clair du ciel, que reproduit dans un ton plus grave l’azur ultra marin qui se déploie à sa base, ajoutent singulièrement à l’effet du paysage. Au premier plan est une ceinture jaune et blanche, composée de sable encroûté de plaques de sel, pareilles au glacis d’un plum-cake, et où l’inondation printanière a laissé des traces évidentes ; une ligne noire, interrompue çà et là, formée d’un détritus particulier qu’ont rejeté les eaux, tranche vivement sur la blancheur éclatante du rivage. À l’endroit où j’ai pris mon esquisse, la nappe d’eau m’apparaissait entre deux masses de pierre ressemblant aux piliers d’un immense portail : celle de droite, composée de grès et d’un agglomérat soudé à la banquette du pourtour, s’inclinait comme si elle avait dû tomber ; son vis-a-vis, nommé la Roche Noire, qui de la ville apparaît comme un point, est formé d’un agglomérat siliceux empâté d’argile schisteuse, altérée et brûlée, et contrebutte un banc de sable et de pierre brune.

Avant d’aller plus loin, lisons quelques mots de l’histoire et de la géographie de cette mer Morte. Le baron de la Hontan, lieutenant du roi de France à Terre-Neuve, entendit parler vers 1690, par les Indiens, d’une grande eau salée qui, d’après les renseignements qu’il fit recueillir, lui semblait devoir se déverser dans la mer du Sud, au moyen d’un grand fleuve. Ainsi que le Tanganyika de l’Afrique orientale, cette grande eau servait de thème aux bruits les plus fabuleux ; elle avait trois cents lieues de long sur trente de large ; cent villes en couvraient les bords, comme on l’avait imaginé pour la mer africaine, et de grandes barques en parcouraient les eaux. Il n’est pas douteux que depuis l’époque citée, cette Méditerranée des Indiens n’ait eu la visite de quelques inconnus, trappeurs et coureurs des bois ; mais les premières notions positives que l’on ait eues sur la grande eau salée du baron de Hontan ne remontent qu’à une période de treize lustres. En 1845, le colonel Frémont, qui faisait alors sa seconde expédition dans l’ouest, en donna le relèvement partiel et approximatif qui fut complété scientifiquement, de 1849 à 1850, par le capitaine Howard Stansbury.

Autrefois, le grand lac Salé a dû couvrir tout l’espace compris entre la Sierra-Madre, à l’est, et les chaînes de Goose-Greek et du Humboldt au couchant ; il aurait eu à cette époque une superficie de cent soixante-quinze mille milles carrés. Le soulèvement graduel de ses bords, dont le pourtour montre en certains endroits jusqu’à treize falaises échelonnées, formant une série de terrasses, a concentré les eaux dans la partie inférieure. Une crue légère suffirait à inonder le rivage sur une vaste étendue ; et si le gonflement du lac s’élevait à cent quatre-vingt-quinze mètres au dessus de l’étiage, il transformerait en îlots toutes les éminences d’alentour ; les cañons seraient changés en criques ou en détroits, et les bluffs deviendraient des côtes peu élevées.

Malgré l’opinion populaire, les limites reconnues par le capitaine Stansbury n’ont pas changé depuis lors, et le décroissement des eaux, que les montagnards s’expliquent par un cours souterrain, n’est qu’une supposition gratuite, de même que pour le Humboldt et quelques autres rivières ; ne croyant pas que l’évaporation puisse maintenir l’équilibre dans une pareille masse d’eau, ils s’imaginent qu’elle est absorbée par le sol, et finissent par craindre que l’écoulement ne soit plus considérable que l’apport.

Le lac Salé, situé à l’angle nord-est de l’Utah, constitue un parallélogramme irrégulier dont la longueur, du nord au midi, est de soixante à soixante-dix milles et la largeur de trente à trente-cinq milles de l’est à l’ouest. Son altitude est portée à douze cent soixante mètres au-dessus de l’Océan, tandis que la mer Morte de l’ancien monde est à trois cent quatre-vingt-dix mètres au-dessous du niveau maritime. Ses principaux affluents sont, en commençant par le nord, la rivière de l’Ours, le Weber et le Jourdain : c’est à eux qu’il doit de réparer les pertes que lui cause l’évaporation, plus considérable à son égard que le produit des eaux fluviales, et inférieure à celui-ci dans les terrains élevés.