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Il débuta lentement ; chacun de ses mots suivait d’une allure titubante celui qui le précédait, et nous eûmes de la peine à saisir les premières phrases ; mais quand il se fut animé, la voix s’éleva forte et sonore, et une facilité remarquable remplaça l’hésitation, qui, chose étrange, bien qu’elle soit commune chez les grands orateurs, nous paraît être un effet de l’art, taudis qu’il semblait naturel que sa parole coulât de source. Le débit était agréable et chaleureux, l’idée vive et féconde, la phrase bien tournée et bien dite, plutôt parlée que prêchée ; une improvisation brillante et simple, courant à l’aventure, rencontrant les locutions familières et parfois incorrectes. Les gestes, pleins d’aisance et de rondeur, ne manquaient pas d’une certaine grâce, évidemment non étudiée. Nous remarquâmes néanmoins l’habitude fâcheuse de lever et d’agiter l’index, habitude fréquente aux États-Unis, où dès lors elle passe inaperçue, mais qui, pour les gens d’ailleurs, est un signe de menace peu agréable.

Le sermon fut de longue haleine et aborda une foule de de sujets, dont les points principaux peuvent se résumer ainsi : Dieu est grand ouvrier ; le Mormonisme un grand fait. La religion (c’est l’orateur qui parle) m’a rendu le plus heureux des hommes. Dans son allégresse, il était prêt, dit-il, à danser comme un Trembleur : sur quoi le prophète, qui est un bon mime et possède l’humeur des anciens habitants de la Nouvelle-Angleterre, leva ’le bras droit et singea les shakers, au grand amusement de l’auditoire. Puis, revenant au sévère, il demanda quel désastre avait fait cette armée de Gentils qui devait détruire la Nouvelle-Sion ; l’armée de ces hommes qui pendent leurs frères, et cela le jour du Seigneur. « Les Saints, continua M. Brigham, ont une destinée glorieuse ; leur moralité n’est pas moins frappante que la beauté de la terre promise. » L’air pur qui circulait dans le Bowery, l’état du soleil qui rayonnait au dehors fournirent des comparaisons non moins justes qu’éloquentes.

On m’avait beaucoup parlé du sens pratique des discours du prophète, et je fus, je l’avoue, un peu désappointé : le hasard m’avait été défavorable.

Le pic du Signal. — Dessin de Ferogio d’après M. Stansbury.

Après le chef de l’Église, ce fut le tour du second président, M. Héber Kimball, un gentleman de grande taille, aux formes vigoureuses, méthodiste accompli, tout habillé de noir et dont les petits yeux, bruns et perçants, brillent dans un visage bleui par une barbe rasée avec soin. Il s’emporte facilement, a la parole tonnante, affectionne le mot propre, si rude qu’il puisse être, et joue volontiers le rôle de Thersite. Le dégoût que lui inspirent les jérémiades ampoulées des non-conformistes lui a fait prendre un style oratoire plus familier que religieux. Du reste, il paraît beaucoup amuser l’assistance, qui éclate de rire, comme toutes les foules dès qu’elles saisissent l’ombre la plus légère d’un bon mot. Quant à son débit et à ses mouvements, rien ne pouvait contraster davantage avec la voix et les gestes du prophète. Il se mettait sur la pointe du pied, levait les bras, faisait mine de jeter une pierre, redescendait et frappait sur la tribune, comme à l’époque où la chaire, tambour ecclésiastique, était battue avec le poing.

M. Kimball commença par des généralités sur l’orgueil, nous dit qu’il fallait écouter les avis du ciel, être fidèle à sa parole et ne pas mendier chez ses voisins. Puis, s’adressant aux émigrants dont nous avions vu l’arrivée, il leur recommanda de veiller sur eux-mêmes, afin que leur âme ne fût pas enlevée par le diable et que Satan ne lui fît pas la barbe (rires dans l’auditoire). Du même avis que le prophète sur la moralité des Saints, — il est, dit-on, l’écho de M. Brigham, il leur déclara cependant qu’il y avait parmi eux les plus grands coquins de la terre (nouveaux éclats de rire). — N. B. Les Mormons ne sont pas plus épargnés que les Gentils par leurs prédicateurs. — M. Kimball donna ensuite, à propos de rien, une foule de conseils aux missionnaires, bénit les autorités, prononça l’amen et alla s’asseoir.

Si l’éloquence du prophète m’avait désappointé, le langage du second président m’ébouriffa ; mais je me souvins des paroles de d’Aubigné à propos de Luther lui-même, qui ne dédaignait pas les comparaisons les plus bizarres, lorsqu’elles devaient frapper l’esprit du peuple, et qui, un jour, voulant expliquer aux gens simples qui l’écoutaient le rôle que Dieu remplit dans l’histoire, se servit d’un jeu de cartes : « Alors vint Notre-Seigneur, » dit-il en montrant un as, etc… Je compris que les Mormons se faisaient un mérite d’emprunter aux objets les plus vulgaires des images à la portée de ceux qu’ils voulaient instruire, quitte à paraître grossiers à des esprits plus délicats.

Toutefois, suivant les Gentils, M. Kimball dépasserait toutes bornes : ils l’accusent de parler de ses jeunes épouses dans ses homélies et de les qualifier de petites génisses ; d’entrer à propos d’hygiène dans certains détails qui peuvent se traiter dans une salle de clini-