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tuition. Un étranger lui déplaît-il dans une première entrevue, jamais il ne le recevra de nouveau.

Quant à la sobriété de ses repas en particulier, il n’y a qu’une voix à cet égard. Son régime est celui d’un anachorète : des pommes de terre cuites au four avec un peu de lait et de beurre composent son aliment favori ; comme tous les stricts observateurs de la loi mormonne, il désapprouve l’usage des spiritueux, ne boit ordinairement que de l’eau, parfois un peu de lager-beer, et jamais rien de plus fort. Il s’abstient de fumer et n’use du tabac sous aucune forme.

J’ignore quelle est son instruction. « Des hommes, non des livres ; des actes, non des paroles : » telle a toujours été sa devise, et probablement, comme le disait M. Randolph de M. Johnston, les livres ne lui ont pas corrompu l’intelligence. Dans le seul discours que je lui ai entendu faire, il prononça plusieurs fois le mot impetus d’une manière vicieuse ; mais sa conversation est correcte, il s’exprime facilement, sans emphase, sans nasiller, et parle avec autorité sur divers sujets, tels que l’agriculture et l’élève du bétail. Il ne prend pas des airs de componction ; il a les manières simples et franches d’un honnête homme. Pour ses disciples, c’est un ange de lumière ; pour ses ennemis un esprit de ténèbres. Je ne le crois ni l’un ni l’autre.

Est-il d’une probité scrupuleuse ? comment le dirais-je ? On a vu partout la foi la plus sincère, les pratiques de la dévotion la plus rigide s’allier, non pas seulement à la vie la plus dissolue, mais aux crimes les plus affreux ; pour la plupart des hommes,

Il est avec le ciel des accommodements.

On a dit que M. Brigham était un hypocrite, un escroc, un faussaire, un assassin. Personne n’en a moins l’apparence. Les autorités les moins suspectes, depuis celles qui accusent M. Joseph Smith de la fourberie la plus infâme jusqu’aux individus qui pensent qu’après avoir débuté par être un imposteur il a fini en prophète, voient dans M. Brigham « un enthousiaste égoïste, opiniâtre, exalté par la persécution, enflammé par le sang répandu ; » mais ne lui reprochent rien en dehors de sa doctrine. S’il n’a pas créé la situation, il fait preuve de grande énergie et de profonde habileté par la manière dont il la dirige et la domine. Trop habitué au pouvoir pour se soucier des honneurs que l’autorité rapporte, il est entièrement dépourvu de morgue, n’impose à son égard ni cérémonial, ni étiquette, et ne prend avec la foule aucun air de supériorité. Les moyens qu’il emploie pour gouverner cette masse hétérogène sont une volonté inflexible, une extrême discrétion, une finesse peu commune.

Tel est le président Brigham Young, autrefois peintre et vitrier, aujourd’hui prophète, révélateur et voyant ; un homme aussi révéré que le pape et l’empereur le furent jamais, qui, de même que le Vieux de la montagne, peut frapper de mort en étendant la main ; qui règne et gouverne, qui a longtemps combattu avec le glaive du Seigneur, et à la tête de ses quelques centaines de guérillas a lutté contre les États-Unis, alors puissants ; qui a déjoué toutes les combinaisons que lui opposaient les diplomates et a conclu un traité de paix avec le président de la grande République, ni plus ni moins que s’il avait disposé des forces de la France, de la Russie ou de l’Angleterre.

Nous étions reçus dans le cabinet particulier où M. Brigham traite la plupart des affaires, corrige ses sermons et dicte sa correspondance. La pièce est très-simple, mais bien tenue ; elle a pour meubles un grand bureau, un coffre-fort, une table, un divan et des chaises fabriqués sur les lieux par des ouvriers habiles. Je remarquai un rifle et un pistolet, suspendus à portée de la main sur la muraille de droite ; on m’a dit que ce dernier était un revolver à douze coups et de nouvelle invention. Il y avait dans tout cela un cachet d’ordre parfaitement en rapport avec le caractère de l’homme.

Il passe aujourd’hui pour très-riche ; il était pauvre quand il arriva au pouvoir, d’où ses ennemis concluent naturellement qu’il a fait fortune en s’appropriant les dîmes, en pressurant les fidèles et surtout en dépouillant les Gentils. Je répondrai à cela que personne n’acquitte les droits de l’Église avec plus d’exactitude, et ne fait plus largement l’aumône que M. Brigham ; il a d’ailleurs trop d’occasions de s’enrichir honnêtement pour s’être lancé, comme un misérable à vue courte, dans la voie de la fraude et du vol. On assure qu’en 1859 il avait déjà deux cent cinquante mille dollars ; c’est ici une fortune considérable, équivalant vingt fois la même somme en Angleterre, et qui a trop d’importance pour qu’un homme habile la compromette. Il est facile en outre d’en expliquer l’origine ; ainsi que l’iman de Mascate, le chef des Mormons est le principal négociant du pays qu’il gouverne ; il envoie dans l’Est de longues files de wagons frétés de ses marchandises, approvisionne les caravanes et fournit des bestiaux et du grain aux établissements du voisinage. On dit que le bois de charpente qu’il a vendu aux troupes fédérales pour se baraquer à Camp-Floyd ne lui a pas rapporté moins de deux cent mille dollars ; c’est même l’un des griefs de l’armée, qui se plaint amèrement des maux qu’elle a soufferts, et d’une expatriation dont le seul effet a été d’enrichir l’ennemi.

Lorsque les saluts et les premiers mots furent échangés, il me sembla voir que le pontife désirait connaître le but de mon voyage ; je lui dis alors qu’ayant lu beaucoup de choses sur l’Utah, j’avais été curieux de juger par moi-même de tout ce que j’en avais appris. Il aborda aussitôt la question d’agriculture, celle du bétail, et décrivit les différents sols que présente la vallée. Tout en causant, on en vint à effleurer un sujet délicat, celui des guerres indiennes ; suivant le prophète, il y aurait à cet égard beaucoup d’exagération : « Quand on parle d’une vingtaine de morts ou de blessés, nous dit-il, réduisez ce chiffre à deux ou trois, vous serez probablement dans le vrai. » Il ajouta qu’il ferait plus avec quelques livres de farine et quelques mètres d’étoffe, que tous les soldats du Camp-Floyd avec leurs sabres et leur poudre. Cette