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De la station de Big-Kanyon-Greek à la ville des Saints on compte dix-sept milles.

La route suit une corniche étroite qui côtoie le plus large des deux espaces compris entre la montagne et le torrent, dont les nombreux caprices nous obligent à de fréquentes traversées. Combien ces lieux ont dû paraître effroyables aux Mormons qui, les premiers, s’aventurèrent dans cette gorge, s’ouvrant un chemin à travers les buissons, rampant au milieu des épines, s’attachant comme des mouches au flanc du roc ! J’y pense malgré moi ; aujourd’hui encore les accidents sont communs ; nous voyons ici, comme dans le cañon de l’Êcho, des roues brisées, des jougs, des timons rompus, tristes épaves d’horribles naufrages.

Émergeant des dentelures profondes qui marquent le cours supérieur du défilé, nous avons à descendre ici la gorge qui prend le nom de cañon de l’Émigration ; elle s’élargit graduellement, et ses flancs escarpés, tapissés d’herbe et de bruyère, de buissons et d’arbustes rabougris, s’abaissent par une pente insensible qui tombe enfin dans la plaine ; en face de nous est la vallée.

De même que les pèlerins à la vue de Jérusalem, ou les hadjis à celle de la Mecque, les émigrants arrivés à cet endroit épanchent leurs émotions par des larmes, des sanglots, des rires, des félicitations réciproques, des psaumes, des attaques d’hystérie, etc.

Et, pour ma part, je ne suis pas surpris que les enfants se mettent à danser, que les hommes se félicitent, qu’ils poussent des acclamations retentissantes, que les femmes nerveuses, brisées par les dangers, la fatigue, la longueur de la route, jettent des cris et s’évanouissent, que l’ignorant croie avec ferveur à la présence de Dieu, à l’esprit divin imprégnant l’atmosphère, et soit persuadé que la nouvelle Sion est plus près du ciel que tous les autres points du globe. Je le dis en toute vérité, après ces dix-neuf jours de wagon et de désert, moi-même, moi qui n’avais d’autre idée religieuse que la satisfaction de voir une ville sainte tout battant neuf, je n’ai pu regarder ce tableau sans émotion.

Le charmant et le sublime, la Suisse et l’Italie se faisant valoir par le contraste, les chaos terrifiants, les splendeurs grandioses de la montagne emplissaient encore nos yeux, quand au sortir de la Passe-Dorée, c’est ainsi qu’on nomme l’embouchure du cañon de l’Émigration, nous découvrîmes tout à coup cette vallée sainte de l’ouest.

Il était six heures ; on voyait une gaze vaporeuse trembler dans l’atmosphère, comme il est ordinaire aux environs des lacs ; un ruban de nuages roses, bordés de flammes pourpre et or, flottait dans les régions supérieures, tandis que le rayonnement de l’automne américain, ce brillant intermède qui sépare les grandes chaleurs des grands froids, répandait son doux éclat sur la terre.

Le soleil, dont les rayons obliques nous frappaient en plein visage, se couchait dans une onde lumineuse, sur laquelle se détachait la fière silhouette de l’île de l’Antilope, qui nous semblait prochaine, bien qu’elle fût à vingt milles. À sa base, et formant l’horizon, s’étendait, pareil à une bande d’argent bruni, le grand lac Salé, cette innocente mer Morte. Également rapprochée par une illusion d’optique, se dressait, au sud-ouest, la chaîne de l’Oquirrh, dont la crête aiguë, vivement éclairée, se dessinait sur un ciel tellement profond, que la vue semblait pénétrer au delà des limites qu’il est permis à l’œil d’atteindre. Dans ce reflet rose, à la fois brillant et doux, on apercevait les cañons de Brigham, de Coun et tant d’autres, où les eaux descendent aux plans inférieurs, qui, déjà enveloppés de brume, s’étendaient au pied de la chaîne. Trois nuances d’azur, avec leurs gradations naturelles, depuis le bleu clair jusqu’à l’azur embruni du soir, marquaient les distances dont le rayon n’avait pas moins de trente milles.

Depuis la sortie de la Passe-Dorée jusqu’à l’Oquirrh, la vallée a douze milles de large ; elle offre au centre une dépression longitudinale, et se renfle sur les deux rives, de manière à présenter deux terrasses qui montrent l’ancien lit du lac. Au moment où elle nous apparut, elle était verte en quelques endroits ; ailleurs, où tombaient les rayons obliques du soleil, elle avait cette nuance d’un roux fauve des sables d’Arabie et s’émaillait d’arbres épars sur la ligne que décrivait le Jourdain au milieu des blés mûrs et des pâturages desséchés, couverts çà et là de bœufs et de moutons.

Depuis les bords jusqu’au fond de cette vallée, naguère stérile, tout porte l’empreinte du travail. En vérité, la prophétie mormonne est accomplie : déjà la solitude, où il y a douze ans l’Indien digger, à demi nu, recueillait la semence des herbes sauvages, qui, avec les sauterelles et quelques racines composent sa nourriture, où les ours, les loups et les renards cherchaient leur proie :

« Cette solitude est en fleur et une ville populeuse fertilise la place où rôdaient les bêtes fauves. »

Ce riche panorama tout d’azur, d’or et d’émeraude, cette vallée jeune et fraîche comme si elle sortait des mains de Dieu, nous paraissait complétement entourée de montagnes, dont les pics, s’élevant à deux mille quatre cents mètres au-dessus de la plaine, prouvaient par la neige dont ils étaient marbrés, que l’hiver y sourcille en face des sourires de l’été.

Nous échangeons les rocailles et les nombreux gués du ravin pour une grande route large et unie, qui traverse la terrasse orientale de la vallée, degré de Titan, dont la tablette s’appuie au milieu de la chaîne d’enceinte et la contre-marche sur la plaine. De cet endroit, la nouvelle Sion qui, loin d’être à la cime des montagnes, se trouve au contraire dans la partie basse du val, et à un peu plus de quatre milles de la Golden-pass, est complétement cachée. Tandis que nous avançons, M. Macarthy nous désigne les traits remarquables du paysage.

Vers le nord, des bouffées de vapeur s’élèvent d’une nappe lumineuse (le lac des Sources chaudes), dont le cadre d’émeraude est lui-même entouré d’une petite falaise que l’ombre du soir envahit rapidement. Au sud, la vallée qui se déploie dans un espace de vingt-cinq milles est sillonnée par le Jourdain, semblable à un fil d’argent déroulé sur un brocart vert et or, tandis qu’à