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série de contre-forts, découpés, vermicellés, feuillés de mille manières, deux rangs de flèches aiguës, de tours massives, penchées au-dessus de l’abîme et se menaçant du front. Et le mouvement du chariot accroît encore cette variété : l’aspect diffère quand le point de vue se modifie ; c’est la multiplicité d’effets du kaléidoscope.

Tandis que nous nous précipitons au milieu des rochers, que nos mules hargneuses jettent les roues du chariot à six pouces des berges croulantes du torrent, tandis que notre compagne, la pauvre mistress Dana, ferme les yeux et serre la main de son mari, que la petite miss May, heureusement ignorante de tout péril, s’amuse à percher sur celui de mes orteils que je lui aurais le moins offert, distrayons-nous du danger qui nous menace, en demandant à la scène qui nous entoure l’enseignement qu’elle renferme.

Un artiste américain pourrait tirer de la butte de l’Église, du cañon de l’Écho et d’autres « scéneries » du même genre, un style d’architecture non moins original que celui dont l’Égypte emprunta l’idée à ses bancs de grès, ou l’Europe du nord aux profondeurs de ses forêts solennelles. Mais il faudrait aux Américains autre chose que des motifs inspirateurs ; chez eux, comme dans l’ancienne mère patrie, les artistes abondent et l’art n’existe pas. Son absence est facile à expliquer en Angleterre où le grotesque et le bizarre en fait de goût se remarquent chez tous les gens incultes, et qui, en dépit des collections et des voyages artistiques, disparaissent à peine chez ceux qui ont étudié les modèles les plus purs[1] ; c’est le résultat d’un milieu où de génération en génération les sens de l’homme sont exposés à l’effet inaperçu, mais incessant, d’une nature désolée par de tristes hivers, d’un climat où la brume étend sur le monde extérieur un linceul d’un ton gris et morne. Si l’on révoquait en doute la vérité de ces paroles, que l’on veuille bien se placer à Trafalgar-square au centre de l’un des quartiers les plus nobles d’Europe, et l’on avouera qu’il n’existe pas dans le monde civilisé un pareil exemple de barbarismes incongrus en matière artistique, depuis le Nelson coiffé d’un mât, ayant derrière lui un câble qui s’enroule, jusqu’à ces deux misérables machines qui, placées à sa base, crachent de l’eau sur le pavé.

Au contraire, lorsqu’après avoir franchi ce verger plantureux, mais peu pittoresque, dont la nappe féconde s’étend des bords de la Manche aux faubourgs de Paris, et avoir traversé les plaines monotones, flanquées de peupliers mélancoliques, situées entre la Seine et le Rhône, il est impossible, en découvrant Avignon, et en observant l’harmonie des objets qui frappent les regards, la grâce, la beauté qui se révèle dans les moindres détails, soit du paysage, soit des œuvres de l’homme, de ne pas sentir instinctivement qu’on entre dans la patrie de l’art, de cet art vivant que la contemplation d’une admirable nature inspire et qui fait partie intégrante de l’organisation d’un peuple[2].

Nous remarquons dans le lit du torrent de nombreuses traces de castor ; aujourd’hui cet animal est plus traqué par les Indiens que par les blancs. Les corbeaux et les pies sont bien plus communs qu’à l’ordinaire ; des renards s’éloignent d’un pas furtif ; et un coyote est posé à la pointe de l’un des sommets les plus élevés comme sur un piédestal ; de même qu’aux environs de la mer de Baffin, le coyote choisit de préférence ces pics sourcilleux pour jeter ses hurlements à l’écho.

J’appelle l’orage de tous mes vœux : le feu des éclairs, les détonations de la foudre, les sanglots du vent, les rugissements de la tempête, un déluge, un tornade seraient d’une harmonie sublime dans ce cadre sauvage, dont ils feraient ressortir l’effrayante beauté ; mais le ciel est pur, l’atmosphère calme et douce ; c’est une après midi du mois de mai dans les îles grecques. Nous voudrions au moins causer avec la nymphe qui a donné son nom à ce ravin grandiose ; on dit l’écho d’une incroyable netteté ; mais impossible d’en faire l’épreuve ; notre attelage n’est pas d’humeur à supporter nos cris, et l’endroit n’est pas de ceux qui permettent les expériences.

Un trait nouveau, bien que familier, s’offre à nous : la rosée, dont nous avions perdu le souvenir dans les prairies, est épaisse et froide aux premières heures du jour ; l’humidité de l’air, condensée par la température inférieure des substances qui couvrent la surface du sol, se dépose en larges gouttes sur l’herbe et sur les feuilles.

Le lit du ravin commence à s’élargir ; la descente est moins rapide ; au lieu de cette muraille que dressaient devant nous les détours du cañon, la vue découvre une bande de terre plate qui va rejoindre le ciel, et notre ambulance atteint, vers deux heures et demie, la station du Weber. Le ranch est situé à l’embouchure même de la gorge, presque à l’ombre de grands bluffs rouges nommés les Obélisques, et le paysage verdoyant qui succède à la stérilité des rocs est délicieux à voir.

Après les émotions d’une pareille course, un peu de repos ne laisse pas que d’être agréable ; le ranch est satisfaisant, et les pommes de terre et les oignons que l’on ajoute à notre ordinaire ne sont pas à dédaigner ; enfin les Mormons qui tiennent l’auberge sont polis et communicatifs. Ils se plaignent amèrement des pluies furieuses, des orages, des masses d’eau qui se précipitent de la gorge voisine, des rafales qui en débouchent et couvrent leur tiède vallée de quatre ou cinq pieds de neige.

Nous repartons à quatre heures et demie pour traverser la plaine du Weber qui ne le cède en importance qu’à la rivière de l’Ours, et qui, à peu près au même endroit, va se jeter au nord-ouest dans le grand lac Salé, à quelques milles au sud de l’embouchure du Bear-River, et presque en face de l’île Frémont.

Nous avons à franchir aujourd’hui les Wasatch, la

  1. On assure, depuis l’Exposition universelle de 1862, qu’il ne faut pas trop se fier à cette opinion accréditée sur le mauvais goût des Anglais. L’amour du succès, dans toutes les branches de l’industrie, paraît opérer en ce moment une sorte de miracle chez nos voisins. Trente-sept écoles d’art y répandent un enseignement qui ne peut rester infécond.
  2. Ce qui n’empêche pas qu’aujourd’hui il n’y ait à peu près aucun art dans la Provence, et que l’Italie ne soit très-inférieure à la France en peinture, etc. Le goût naturel devient stérile lorsqu’il s’isole de l’étude et du travail.