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voyage écrite sur leur figure bronzée par le vent et le soleil, ils ont l’air bien portant.

Mis en joie par la façon victorieuse dont nous avons triomphé jusqu’ici des difficultés du chemin, nous plaisantons un vieux bonhomme du Yorkshire, nouveau Cœlebs courant à la polygamie à une époque où il est bien tard pour profiter de l’institution. Nous rions également d’une négresse entre deux âges qui, malgré son effroyable laideur, espère gagner une place en paradis, et que nous prévenons charitablement de sa méprise, en lui disant que la postérité de Cham est rejetée de la communion des Saints.

Le soleil commence à décliner lorsque nous arrivons à la crique sulfureuse ; elle coule au pied du Rimbase[1], montagne ainsi nommée parce qu’elle constitue la falaise orientale du Grand-Bassin. Au couchant de cette muraille, les eaux n’atteignent plus ni l’un ni l’autre des deux océans, et vont alimenter les lacs de cette immense vallée

Qui n’envoie aucun flot aux eaux de l’océan.

Au delà de Sulphur-creek l’aspect de la contrée change de nouveau ; plus de couches sédimentaires ; un sol confusément brisé ; des massifs de rochers et de montagnes, soulevés par la force volcanique, de profondes déchirures, d’immenses cañons ou défilés, des abîmes, des ravins par où s’écoulent d’innombrables ruisseaux.

Nous traversons la crique sulfureuse, une eau stagnante, croupissant dans un lit de vase infecte d’environ dix pieds de large. On assure quelle devient potable au printemps lorsqu’elle est grossie par les pluies. Il y a des sources d’eau pure au midi de la vallée ; mais il en est beaucoup dans la partie orientale qui sont fortement imprégnées de soufre. Les escarpements du nord renferment de larges filons de houille ; et vis-à-vis, à une distance d’à peu près un mille, sont situés les Tar-Springs[2] dont le produit sert aux voyageurs pour graisser les roues des voitures et guérir les plaies galeuses des chevaux.

Un camp d’émigrants mormons. — Dessin de Ferrogio d’après M. Stansbury et M. Jules Rémy[3].

En suivant la vallée, dont le sol est aussi raboteux et inégal que possible, nous franchissons un petit delta, et nous entrons dans la plaine du Bear-River[4], l’un des tributaires les plus importants du grand lac Salé. Le Bear-River prend sa source à l’est de Kamas-Prairie, dans les monts Uinta, se dirige en serpentant vers le nord-ouest, jusqu’aux fontaines de bière, se détourne brusquement, décrit un fer à cheval, et coulant au sud-ouest, va tomber dans le lac, où il a son embouchure au fond d’une baie qui porte son nom. Il y a déjà quelques années qu’on a découvert de la houille sur ses rives ; on en a également trouvé depuis lors aux environs du Weber et de la Silver-Creek. C’est à Bear-River que s’arrête la juridiction mormonne.

La vallée, dont la largeur est ici d’un demi-mille, est d’un aspect séduisant ; au bas d’une terrasse, ou plutôt d’une marche, qui nous oblige à descendre de voiture, la rivière, dont l’eau est transparente et d’une largeur de cent vingt mètres, coule entre deux rangées de saules, de peupliers et d’autres grands arbres que le vent d’ouest balance et rafraîchit ; l’herbe tapisse le milieu du vallon, qu’enferme une ceinture de rochers sourcilleux d’une teinte rouge.

Nous arrivons à la station vers cinq heures et demie ; la vallée est émaillée d’émigrants dont les tentes sont dressées et nous recevons plusieurs visites ; les curieux, qui presque tous appartiennent à ce qu’on appelle le beau sexe, entrent dans le ranch, s’asseyent, ricanent entre eux, nous dévisagent et s’éloignent en nous lançant des regards de Parthes qui n’ont pas le pouvoir de nous blesser. Les hommes nous parlent d’un massacre d’émigrants et d’une défaite des Indiens.

M. Myers, le maître du logis, Anglais et Mormon, après avoir divorcé à plusieurs reprises, vient de s’associer une cinquième épouse. Cette dernière ne manque pas de beauté, mais elle est d’une réserve qui permet à peine de lui arracher un timide Yes, sir. Je

  1. Rim signifie littéralement bord.
  2. Sources de goudron.
  3. Auteur de l’excellent ouvrage : Voyage au pays des Mormons, en deux volumes, Paris. Nous devons à l’obligeance de ce savant voyageur la communication de la plupart des dessins que nous publions dans deux livraisons suivantes.
  4. Bear-Biver, qui signifie rivière de l’Ours, est la traduction littérale de Kuiyapa, nom indien de ce cours d’eau ; la source du Bear-River, d’après les montagnards, est voisine de celles du Weber et du Timpanagos.